Société

Cadavre exquis au pays des merles noirs : chapitre 7

Article publié le 2 septembre 2014
Article publié le 2 septembre 2014

Au début des années 2000, le Kosovo a-t-il été le théâtre d'un trafic d'organes, perpétré par la guérilla kosovare sur des prisonniers serbes ? Un homme, issu des institutions européennes, tentera de dégainer plusieurs réponses : il s'agit de Dick Marty. Entretien contre vérités, à Lausanne.

VII - Buffet froid à Lugano

Dick Marty, membre de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, porte un nom de flic américain mais c'est un Procureur suisse. En juin 2008, l'institution des droits de l'Homme, basée à Strasbourg est intriguée par les révélations du livre de Del Ponte. Le Conseil demande à Marty d'enquêter.

« Le Conseil de l’Europe m’a permis de travailler en confiance avec mes sources et de leur garantir un anonymat total. Mon assistante ou moi avons personnellement et directement rencontré les témoins : ils sont aujourd’hui absolument terrorisés. Certains ont été tués, des familles entières ont été soumises à des pressions, à des intimidations. J’ai oeuvré de manière absolument confidentielle, je n'ai conservé aucune donnée sur ordinateur, pas de noms, ni d’écrits », m'explique Marty, en attaquant vigoureusement ses tomates-mozzarella, au buffet d'une gare suisse où il m'a donné rendez-vous.

Dans son rapport sur les traitements inhumains et trafics illicites d'organes humains au Kosovo, Marty évoque le sort tragique réservé à « 300 et 400 prisonniers serbes et albanais », victimes d'un trafic clandestin international d'organes. Outre la « maison jaune » de Burrel, Marty identifie « trois sites en Albanie ayant servi de stations-étape ». Il décrit une « ferme située à Fushë-Krujë, non loin de l'aéroport de Tirana, transformée en clinique improvisée, où les prisonniers étaient abattus, généralement d'une balle dans la tête avant que leurs reins ne soient prélevés et envoyés à l'étranger ». Le tarif d'un rein au marché noir ? Près de 50 000 euros. De quoi financer l'activité de résistance de l'UÇK.  

Lire le rapport en PDF.

Selon Marty, « il y a eu des milliers de disparus lors du conflit du Kosovo. Que ces prisonniers aient été tués dans le cadre ou non d’un trafic d’organes ne change rien : ils sont probablement morts », expose-t-il. « Le trafic n’a certainement concerné qu’une poignée d'individus. Plus important à mon sens est le lien entre politique et pouvoir et l'impunité accordée aux dirigeants du Kosovo. » Dans son enquête, Marty a décrit des faits, des lieux et surtout donné des noms. Ceux d'anciens combattants de l'UÇK, passés maîtres de la criminalité organisée dans la région et qui ont désormais accédé aux plus hautes marches du pouvoir au Kosovo. « Tout le monde se connaît à Pristina, une toute petite ville. Les locaux accordent des faveurs aux internationaux ou vice-versa. Beaucoup de gens qui travaillaient pour la MINUK sont aujourd’hui des conseillers politiques de premier plan du gouvernement.

Marty dénonce ainsi le rôle joué par Hashim Thaçi, devenu entre-temps, Premier ministre du Kosovo. « Thaçi durant et après la guerre, était le patron d'un nombre incalculable d'activités illégales, dont le trafic d'héroïne et incluant une constellation de centres de détention secrets en Albanie où des prisonniers étaient sujets à des actes de tortures, meurtres et victimes de trafics d'organes »,  écrit Marty. « Dès 1999, le FBI avait prévenu les dirigeants américains que Thaçi avait un passé criminel. "Le passé est terminé, nous avons besoin de quelqu’un pour l’avenir", a pragmatiquement répondu la Secrétaire d'Etat américaine, Madeleine Albright, qui avait besoin de relais au sol pour l'intervention militaire aérienne. » En février 2008, c'est ce même Hashim Thaçi qui proclame unilatéralement l'indépendance de l'ancienne province serbe, au grand dam de Belgrade. L'enthousiasme dans les rues de Pristina est à son comble pour la naissance de ce « Kosovo fier, indépendant et libre ». Une sculpture géante est même érigée devant l'ancien palais des sports, portant les mots Newborn, comme nouveau-né. « Peut-être...peut-être, l'indépendance du Kosovo est-elle intervenue trop rapidement, ou alors c’était une erreur », glisse Marty. « Je n'ai qu'une certitude aujourd'hui : la collusion des gouvernants avec tous les trafics existant au Kosovo, que ce soit la drogue, les armes, la prostitution, les êtres humains. » 

Hasard ou coïncidence, lorsque Marty présente ses conclusions au Conseil de l'Europe, un autre scandale éclabousse le gouvernement kosovar : l'affaire de la clinique Medicus. Selon Dick  Marty, il ne fait aucun doute que l'affaire Medicus et celle de l'immédiat après-guerre, sont « liées », tant dans l'activité, que dans la nébuleuse de personnes haut-placées qu'elles impliquent.

Marty pense que c'est la clinique Medicus qui a « pris le relais » au début des années 2000 du trafic clandestin mené sur les prisonniers de guerre serbes, institutionnalisant en quelque sorte le crime de guerre. « Les noms des mêmes personnages sont cités dans les deux affaires. Et la clinique Medicus fonctionne depuis une dizaine d'années, époque où la communauté internationale était présente au Kosovo. » Dick Marty, pourtant cité à comparaître en 2012 dans l'enquête pénale sur Médicus a refusé de se rendre à Pristina, arguant de son immunité diplomatique. « Mes conclusions sur les prisons secrètes de la CIA en Europe de l’Est ont été reçues de la même manière. On m’a accusé de calomnies, on a même porté plainte contre moi », confie sereinement l'ancien Procureur. « Et les câbles de Wikileaks sont arrivés et ont confirmé tout ce que j’avais dévoilé. Il se passera la même chose avec les trafics d’organes au Kosovo. »

Vous venez de lire le septième extrait de notre enquête consacrée aux trafics d'organes au Kosovo. Tout au long de l'été, retrouvez la suite d'une formidable histoire aux vrais airs de thriller sur votre seul magazine européen, mais pas chiant. Plus d'informations ici.

Aussi, vous avez la possibilité de lire notre enquête en contenu augmenté à cette adresse.