Société

Cadavre exquis au pays des merles noirs : chapitre 6

Article publié le 26 août 2014
Article publié le 26 août 2014

Au début des années 2000, le Kosovo a-t-il été le théâtre d'un trafic d'organes, perpétré par la guérilla kosovare sur des prisonniers serbes ? Silvana connaît bien les termes d'une équation insoluble. Elle qui a vu son mari partir pour ne jamais revenir, le sait même mieux que tous les autres. Portrait.

VI - Silvana

En juin 1999, la guerre du Kosovo, entre une Serbie accusée d'épuration ethnique et l'UÇK qui lutte pour l'indépendance de la province, fait rage. Après les bombardements de la Serbie par l'OTAN, les forces internationales et la KFOR débarquent dans le pays : massacres, vols et viols s'intensifient. Beaucoup de ceux qui appartiennent à la minorité serbe décident de fuir. Jeune épouse, mère de deux enfants, l'une âgée de 3 ans, l'autre de quelques mois, Silvana n'a pas le choix, elle doit rester. Avec deux cousins et une fourgonnette, Bojan lui dit qu'il part « faire un tour » et prend la route en direction de la Serbie, le 15 juin.

Il ne reviendra jamais. Silvana laisse passer trois journées d'été, dans les cris et les crimes. Elle essaie de garder la tête froide. Et haute. Un soir, l'un de ses voisins vient la voir. Albanais, c'est un ami de longue date de la famille qui a souvent travaillé avec son mari, dans la police de Gračanica. « Une personne de confiance », dit-elle. Durant la guerre, son voisin a été « enrôlé de force » au sein de l'Armée de libération kosovare, l'UÇK. Il est obligé de collaborer, sous peine de sanctions. Il lui raconte la scène à laquelle il a assisté, le jour de la disparition de Bojan. Sur la route nationale, à hauteur du village de Guiraje, la fourgonnette de son mari est arrêtée à un check point de l'UÇK. Ils se reconnaissent, se saluent, le voisin parlemente avec les partisans pour essayer de le faire libérer. Les autres refusent : « nous en avons besoin comme monnaie d'échange. » L'un des trois hommes est abattu à bout portant. Les autres sont capturés.

Son voisin donne à Silvana la liste des noms des soldats de l'UÇK qui étaient présents ce jour-là. Des habitants de Gračanica que Silvana connait presque tous. « Et puis il s'est mis à pleurer, en s'excusant de n'avoir rien pu faire. » Silvana elle, ne verse aucune larme. Elle se tourne vers les forces internationales qui administrent le pays, en espérant qu'ils fassent justice. « Quand je suis arrivée au bureau local de la KFOR, placée sous mandat britannique, on m'a dit que la région de l'enlèvement était sous le contrôle des Américains. Je suis allée les voir. Ils m'ont renvoyée chez les Anglais. » Conflit et chaos obligent, la frontière entre les zones n'est pas clairement délimitée. La mission avoue son impuissance. Silvana est furieuse. « Je connaissais ceux qui ont décidé du sort de mon mari, je les voyais même parfois dans la rue ! »

Son voisin revient et évoque l'existence d'un camp illégal de prisonniers serbes, situé dans une ancienne école primaire des environs. Il suggère que son mari est peut-être retenu là. Vivant, à quelques kilomètres de là. Silvana se rend de nouveau à la KFOR. Elle raconte son histoire à des soldats, des policiers, des fonctionnaires. Elle donne les lieux, les noms, les dates. Son voisin accepte même de témoigner. Quelques semaines plus tard, une patrouille est envoyée sur les lieux. Ils retrouvent quelques indices mais pas de cadavre. L'enquête est abandonnée.

Le frère de son voisin, 18 ans, est exécuté, des « représailles ». Serbes ou Albanais, lâches ou faibles, hommes ou enfants, ceux qui dénoncent ou qui trahissent, n'auront pas droit de cité dans le nouveau Kosovo, indépendant et libre, que l'UÇK promet de bâtir.

En août 1999, c'est la MINUK qui, à son tour, débarque à Gračanica. Silvana repart en croisade. « J'ai tambouriné à toutes les portes possibles. Mon mari était policier : je connaissais ceux qui travaillaient pour la police du Kosovo et pour la Minuk, j'avais des témoins, des informations. » Elle répète son histoire, décline les identités des bourreaux. On lui explique que son dossier est « perdu », qu'il a « disparu ». Le personnel étranger en poste se succède. Les soldats étrangers envoyés au Kosovo étaient « des gamins, jeunes, sans expérience, » déplore aujourd'hui Silvana, sans colère. D'autres ONG internationales, comme la Croix-Rouge, prennent le relais sur le terrain, organisent des permanences et distribuent aujourd'hui des colis humanitaires aux habitants. Depuis qu'elle a entendu les rumeurs sur les trafics d'organes, largement relayées par les médias serbes, Silvana ne cache pas son désespoir.  « Nous n'avons jamais retrouvé son corps, alors tout est possible. »  

Vous venez de lire le sixième extrait de notre enquête consacrée aux trafics d'organes au Kosovo. Tout au long de l'été, retrouvez la suite d'une formidable histoire aux vrais airs de thriller sur votre seul magazine européen, mais pas chiant. Plus d'informations ici.

Aussi, vous avez la possibilité de lire notre enquête en contenu augmenté à cette adresse.