Société

Cadavre exquis au pays des merles noirs : chapitre 4

Article publié le 11 août 2014
Article publié le 11 août 2014

Au début des années 2000, le Kosovo a-t-il été le théâtre d'un trafic d'organes, perpétré par la guérilla kosovare sur des prisonniers serbes ? Suite au brouillard qui entoure une étrange maison jaune, un médecin-légiste de la MINUK part en expédition dans la pampa albanaise. Et l'enquête passe un nouveau col...

IV - Le légiste

Cette fameuse « maison jaune » au nom de film d'horreur de série B, Pablo José Baraybar ne l'a jamais oubliée. Cinq ans durant, entre 2002 et 2007, ce médecin-légiste fut à la tête de l'Unité des personnes disparues de la MINUK au Kosovo, « l'endroit le plus exhumé de la planète », selon lui.

Les trafics d'organes, il en entend d'abord parler. Comme tout le monde. « Les Balkans sont une autre planète, une terre de conspirations permanentes, entre le truc messianique et la victimisation collective. » Lorsque le rapport de la MINUK atterrit sur son bureau à la fin de l'année 2003, il en discute d'abord avec Carla Del Ponte, la Procureure générale du Tribunal pénal pour l'ex-Yougoslavie (TPI). Comme l'ONU n'a pas de mandat pour mener une investigation sur le territoire albanais, le TPI prend la relève et ouvre une enquête préliminaire.

L'expédition dans les montagnes vers Burrel a lieu en février 2004, soit près de quatre ans après les faits présumés et sous haute-escorte. Un Procureur et deux officiers de police albanais accompagnent l'équipe d'experts internationaux, un anthropologue, un photographe, un traducteur et Baraybar lui-même, qui dépeint une ambiance « très tendue. De temps en temps, le Proc lançait des petits commentaires énervés à l'interprète, du genre "C'est vraiment une perte de temps, putain, qu'est-ce qu'ils foutent là ici ces connards ?" »

Lors de l'arrivée à la « maison jaune », une grosse ferme dans la « pampa albanaise » où vivent des paysans du coin, Baraybar s'aperçoit qu'elle a été fraîchement repeinte en blanc. Après les présentations, l'équipe commence à inspecter les alentours de la bâtisse. Dans un tas d'ordures, ils retrouvent des déchets inhabituels : matériel médical, emballages usagés de tranquillisant Tranxène, boîtes d'anesthésiants, perfusions et seringue ainsi qu'une vieille blouse médicale. Baraybar interroge les habitants au sujet de la présence des médicaments. La femme explique qu'une infirmière vient « de temps en temps car son fils est malade ».

À l'intérieur de la maison, Baraybar et son équipe procèdent à une application sur les murs et le sol de luminol, le « produit chimique communément utilisé sur les scènes de crimes ». Dans le salon et la salle à manger, des traces de sang apparaissent. Quand il demande des explications à la famille, « l'homme raconte que c'est normal, sa belle-fille a accouché dans le salon et dix minutes plus tard, il change sa version pour me dire qu'ils abattent des animaux dans le salon ». Baraybar trouve le récit incohérent. N'ose guère insister au vu de l'ambiance. « L'interprète nous répétait qu'ils cachaient quelque chose. » Il y a un cimetière à côté de la maison. Lorsque Baraybar veut s'y rendre, les autochtones lui ordonnent de partir. Sans autre forme de politesse.

Soucieux d'éviter une algarade, Baryabar prend congé. Il « tiendra » au Kosovo jusqu'en 2007, où malade et « cramé », il quitte précipitamment la région. Longtemps, le légiste s'est demandé quelle était la probabilité de débarquer dans un trou paumé comme Burrel et d'y découvrir de tels indices. La véritable question se formule autrement, pense-t-il aujourd'hui  : « Est-ce que le TPI, mis en place en 1993 dans les Balkans pour juger les atrocités commises durant les conflits qui s'y sont succédés était suffisamment indépendant pour lancer une enquête solide sur l'UÇK ? Non », affirme-t-il. « Politiquement, la MINUK ne pouvait absolument pas aller contre son hôte, les Albanais. Tout le monde dans la région avait peur de témoigner contre l'UÇK, sous peine de représailles. » Cette impuissance remet de facto en cause le rôle du TPI, juge-t-il. « Les actes d'inculpation n'ont pas permis d'éliminer la machinerie criminelle issue des années de guerre. Pour les trafics d'organes, c'est too little too late. » Trop peu, trop tard.

Vous venez de lire le quatrième extrait de notre enquête consacrée aux trafics d'organes au Kosovo. Tout au long de l'été, retrouvez la suite d'une formidable histoire aux vrais airs de thriller sur votre seul magazine européen, mais pas chiant. Plus d'informations ici.

Aussi, vous avez la possibilité de lire notre enquête en contenu augmenté à cette adresse.