Société

BXL : la « ville-djihadiste » devient « ville-morte » (2/2) 

Article publié le 26 novembre 2015
Article publié le 26 novembre 2015

Deuxième épisode sur l’ambiance qui règne à Bruxelles, cette ville qui est passée de la « capitale européenne du djihadisme » à une ville-fantôme.

Samedi 21 novembre

Aux petites heures, le gouvernement sonne la fin de la récré : les salles de concerts, les théâtres, les centres commerciaux, les crèches, le métro, les écoles, les centres sportifs et attractions touristiques doivent fermer leurs portes. L’alerte terroriste passe à son niveau maximal : 4, sur une échelle de 4. Le ton est donné : « Restez chez vous mais ne paniquez pas ». L’énervement est palpable, la peur aussi. « Ils font chier, on va quand même pas s’arrêter de vivre ! On fait quoi ce soir ? », lâche-t-on sur les réseaux sociaux. On veut faire la nique aux terroristes en disant que non, personne nous enlèvera notre liberté, que oui, on les narguera en prétendant être des « résistants », des foutus « révolutionnaires » juste parce qu’on boit des bières. On est parés pour un samedi soir endiablé : « Ce soir, c’est congé, on se met la dose ! », prévient Jules dans le courant de l’après-midi.

La nouvelle tombe bien avant l’heure de l’apéro : pour respecter les mesures de sécurité, les bars, restaurants et boîtes de nuit mettent la clé sous la porte. Et là, seulement là, on commence à hésiter. On aimerait sortir, être comme les Parisiens et leur #tousenterrasse mais au fond, est-ce que c’est vraiment prudent ? « Je suis soulagé qu’on ait fermé ce soir, je le sentais pas trop d’aller travailler », souffle Pierre-Patrice, qui travaille dans un restaurant en plein centre-ville. « Hier soir au boulot, je me suis dit que si des terroristes débarquaient, je me planquerai derrière la poubelle », rigole, à moitié, Alice. Moi, au boulot, on m’explique vers où je dois courir pour m’échapper, « juste au cas où ».

Peu à peu, la capitale européenne se transforme en ville-fantôme. Les seuls qui se promènent en rue circulent en véhicules blindés, armés jusqu’aux dents et les journalistes, armés de leurs caméras. Les yeux rivés sur nos écrans, on regarde ces rues que l’on parcoure tous les jours, en se disant que demain ça ira mieux, qu’on remplira de nouveau les terrasses en cognant nos verres de bière à 8 degrés pour trinquer. On déchante très vite dimanche soir en regardant le premier ministre, Charles Michel, déclarer à la télévision que le niveau 4 sera maintenu ce lundi : la capitale, enclavée dans la peur, encore pour au moins 24 heures. Du jamais vu à Bruxelles, en Belgique, en Europe.

Dimanche 22 novembre

On a eu l’impression de regagner un peu du terrain, d’avoir notre petite victoire à nous. Sur les coups de 20h, les médias nous apprennent qu’une opération de grande envergure est menée en plein centre historique et que les habitants sont appelés à rester chez eux, loin des fenêtres. La police demande aux médias de ne plus communiquer d’informations sur les opérations en cours afin qu’elles soient menées à bien. Chose promise, chose due : pour brouiller les pistes, médias et internautes jouent le jeu du surréalisme belge et bombardent les réseaux sociaux de lolcats, munis du #BrusselsLockDown et de jeux de mots : « niveau cat’ à Bruxelles », « Inchat’la », « La chat-ria bruxelloise ». Certes, on est cloîtrés mais au moins, on s’est bien marrés. 

Lundi 23 novembre

Le centre historique est morose lundi matin. Les militaires montent la garde sur la Grand-Place et dans les rues adjacentes, les badauds s’agglutinent sur le boulevard Anspach pour observer les véhicules blindés de l’armée, les échos des sirènes de la police résonnent aux quatre coins de la ville, les portes des métro sont closes, les journalistes étrangers se positionnent devant le Manneken Pis le temps d’un flash info, les panneaux indiquant « pour raison de sécurité, l’établissement restera fermé jusqu’à nouvel ordre » sont placardés un peu partout. Les seuls qui ont l’air de trouver ça drôle sont les touristes qui prennent des selfies devant les voitures blindées. Dans les quelques bus qui circulent, l’alerte 4 est le principal sujet de conversation. « De toute façon, ils ne peuvent pas laisser traîner ça. Trois jours, ça va, mais les magasins ne peuvent pas rester fermés toute la semaine ! », entend-t-on par-ci. « Ils ont rien du tout, ils ont même pas chopé d’explosifs et ils ont laissé filer Salah en plus. Quitte à nous bloquer, autant les attraper ! », entend-t-on par-là.

Le tout Bruxelles attend avec impatience qu’on nous dise que cette fois, c’est la bonne, on les tient, vous pouvez maintenant reprendre une activité normale, a ciao bon lundi. Que nenni, comme on dit chez nous : le niveau 4 sera maintenu toute la semaine, jusque lundi prochain. Les écoles rouvriront mercredi, les métros aussi. Pour le reste, c’est le flou total : un million de questions sur le bout des lèvres, les Bruxellois restent les otages d’une situation qui, compréhensible le temps d’un week-end, est intenable sur le long terme.

Quand le premier ministre a annoncé le maintien de l’alerte 4 jusque lundi prochain, au boulot, on m’a dit que c’était « une soirée historique ». J’ai vérifié, un moment historique, ce sont les États-Unis qui se réconcilient avec Cuba (ou l’inverse si vous voulez), c’est la chute du mur de Berlin, c’est l’Armistice, c’est la Révolution Française : ce sont des choses qu’on célèbre. Difficile de croire qu’un jour on célèbrera la semaine #BrusselsLockDown. A Bruxelles, en Belgique ou en Europe.

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Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Bruxelles. Toute appellation d'origine contrôlée.