Société

Bulgarie : militants écolos contre constructeurs

Article publié le 15 janvier 2009
Article publié le 15 janvier 2009
Epris de paysages, de plus en plus de Bulgares s’élèvent contre des projets qui nuisent à la nature, comme des hôtels ou des domaines skiables. Reportage.

Sofia, dans un petit parc près du Parlement : Stefan Awramow, de l’initiative de protection de l’environnement Biodiversity Foundation, se tient en plein milieu du chemin principal, bien visible. Les députés doivent passer devant lui quand ils vont du Parlement à leur café favori. Il a choisi ce lieu consciemment : « Les parlementaires doivent sentir que notre initiative est bien présente, explique-t-il. Ils doivent savoir que le peuple ne dort pas. Certains d’entre eux font un détour car ils savent que je les aborderai. Ça fait partie de notre tactique », ajoute-t-il. Ses alliés du groupe de défense environnementale patrouillent directement devant le Parlement. Ils veulent parler aux députés séparément. Une douzaine de volontaires sont venus à la rescousse. Objectif des défenseurs de l’environnement : empêcher un amendement qui faciliterait la vente de terrains situés dans des réserves naturelles à des investisseurs privés.

Activisme en plein boom

Des actions comme celle-ci sont devenues monnaie courante à Sofia. Depuis quelques temps, la Bulgarie connaît un boom en matière d’activisme environnemental. Depuis deux ans, il existe un réseau qu’ont rejoint 30 initiatives. Le nom du réseau tient lieu de programme « Pour que la nature en Bulgarie perdure » (« Za da ostane priroda v Bulgaria» en bulgare). Principal but des membres : stopper la frénésie de constructions dans le pays, que n’arrêtent même pas les réserves naturelles. Jusqu’à maintenant, le combat ayant le plus fait sensation est celui pour le parc national Strandja, au sud-ouest du pays. Le seul « tort » de ce parc est d’être frontalier de la mer Noire. Le Strandja est connu pour ses gigantesques forêts de chênes et ses plages isolées. La commune de Zarewo, qui administre ce parc naturel, se trouverait entre les mains de la mafia bulgare.

(Plamen Stoev/flickr)

« Nous avons tout essayé »

En 2007, le tribunal administratif de haute instance a finalement autorisé par décision juridique la constructibilité du parc national. Jordanka Dinewa a aussitôt tiré la sonnette d’alarme. La coordinatrice du réseau s’est alors engagée jours et nuits pour la nature. « Nous avons tout essayé », se souvient-elle. Ils ont organisé des avertissements et des discussions. Se sont tournés vers des organisations internationales de défense de l’environnement. Le réseau a ainsi rallié à sa cause de nombreux musiciens, comédiens et scientifiques célèbres, comme l'écrivain Ljubomir Lewtschew ou le réalisateur Tedi Moskow. Tout d’abord, il a semblé que la société civile pouvait stopper la braderie de la nature. 50 000 Bulgares se sont joints aux protestations. Les médias internationaux ont relayé leur combat. Finalement, le gouvernement bulgare a changé la loi de protection environnementale : le Strandja pouvait garder son statut de parc naturel. Selon Jordanka Dinewa, les protecteurs de l’environnement ont fêté cette décision comme un grand succès.

Un public maintenu à l’écart

En 2008 cependant, la municipalité de Zarewo a présenté un nouveau projet de construction (pratiquement à l’insu du public) qui prévoyait l’implantation de nombreuses constructions touristiques au cœur du parc naturel. Grâce à diverses combines juridiques, Zarewo maintenait le caractère légal du projet, dans la limite des lois et règles. Et en août 2008, les autorités compétentes ont autorisé discrètement le plan. Jordanka Dinewa et ses alliés n’ont quasiment pas été informés. « Face à nous, ils se renvoyaient toujours la balle. Un jour, le ministère de l’environnement a annonçé officiellement l’autorisation », raconte Dinewa. Que les autorités bulgares aient mis les citoyens du pays devant le fait accompli semble logique, condamne Jordanka Dinewa. En une nuit, des régions hier encore protégées se sont métamorphosées en chantiers géants.

Des zones de hors-la-loi sur les sommets

« Outre les bandes côtières, les montagnes sont particulièrement menacées », continue-t-elle. Exemple concret : la montagne de Rila au sud-ouest de la Bulgarie. Il s’agit du plus haut sommet des Balkans : cimes enneigées, gorges profondes et mers de glace le caractérisent. Ici on trouve encore des ours et des aigles. « Les nouveaux constructeurs qui se sont propagés ici ont souvent considéré cette région non peuplée comme une zone de non-droit », dit Dinewa. Lors d’une mission, la protectrice de l’environnement a même craint pour sa vie. « Une fois, un homme est venu avec une mitrailleuse et a crié « Tous au sol ! Je vous tue. Ici, on a d’autres lois. Ici c’est moi qui décide. » Il a dirigé son arme sur un des jeunes. Nous étions paralysés », poursuit-elle.

L’intervention continue

Malgré tout, Jordanka Dinewa continue le combat. Elle ne veut pas se laisser intimider. Elle projette déjà son prochain voyage sur le mont Rila, car elle a entendu dire qu’il va s’y construire une piste de ski sans autorisation. Georgi Stefanow, du Centre d’information sur l’environnement, une ONG de Sofia, se réjouit d’un tel engagement. Toutefois, il tempère : il faut rester réaliste quant à l’impact réel des protecteurs de l’environnement. Certes, les années passées, beaucoup de personnes ont rejoint le mouvement pour l’environnement, et des victoires ont été remportées. « Mais en réalité, les problèmes ont augmenté. Jamais encore autant de ressources naturelles n’avaient été détruites en Bulgarie qu’au cours des cinq dernières années. Nous ne pouvons qu’essayer de gagner des batailles isolées. Mais ces dernières sont souvent minimes, et les succès sont insignifiants. Et nous ne savons jamais s’il ne nous faudra pas tout recommencer du jour au lendemain. »