Société

Budapest: les "bourgeons citoyens" à la peine contre le Jobbik

Article publié le 8 avril 2010
Article publié le 8 avril 2010
Les 11 et 15 avril 2010, la Hongrie votera droite, voire extrême droite. Seule une poignée d'activistes se débat contre la montée de plus en plus forte du Jobbik, le parti de la droite radicale. Mais même ces derniers, féministes, musiciens engagés, journalistes ou blogueurs, divergent sur la stratégie à mener et ont souvent perdu foi en la politique. Reportage.

 « J'ai l'impression de voir des fantômes », dit Magdalena Marsovszky. Nous sommes entourés d'un petit groupe de manifestants sur une Place des Héros presque vide. Les groupuscules néo-nazis avaient prévu de manifester ce 6 mars sur la Hősök tere de Budapest, mais leur réunion a été annulée au dernier moment. Alors quand la militante anti-fasciste voit le drapeau national hongrois flotter au loin, elle frissonne. Soulagement, pas de néo-nazis en vue ! Juste une poignée de Roms qui secouent les drapeaux hongrois et européen, solidaires avec les victimes des meurtres commis contre leur communauté. Pas de quoi rassurer Magdalena : « Je vois déjà la croix Jobbik partout ».

de gauche à droite: Gábor Vona (31, responsable du parti Jobbik); Krisztina Morvai (43, avocate des droits de l'homme et eurodéputée du parti depuis 2009); Zoltan Balczó (52, député européen et vice-président du parti)

Le Jobbik, mouvement pour une meilleure Hongrie, a été fondé en 2004 par des étudiants anti-communistes. C'est un mouvement de droite radicale qui a enregistré une forte montée ces dernières années, montée favorisée dernièrement par la crise financière internationale. Leur propagande est dirigée principalement contre les Roms (environ 8% de la population hongroise). Leur étendard, de couleur rouge-vert, arbore une double croix blanche.

Promesses vides, propagande populiste anti-Roms et anti-capitaliste rencontrent en Hongrie depuis des années un sol très fertile. En parallèle, malgré son interdiction en 2009, le bras paramilitaire de la Jobbik, appelé la « garde hongroise » marche à travers le pays et répand peur et terreur. Le Jobbik a obtenu un score de 14,77% aux élections européennes de 2009. Trois députés européens siègent maintenant à Bruxelles. Pour les élections du 11 et 25 avril, le parti vise maintenant le Parlement hongrois. Les chances sont bonnes. D'après les sondages actuels de l'institut d'opinion Gallup, le Jobbik pourrait obtenir 15% à 20% et devenir la deuxième force la plus importante au Parlement, devant les socialistes. Une situation comme celle de 2002 en France, avec l'effet de surprise en moins... 

 Un engagement fragmenté contre la droite

 Slogan de la campagne féministe (Európai Feminista Kezdeményezés) contre la milice d'extrême droite, "la garde hongroise" « On ne peut pas prédire ce qui va se passer, mais il y a une ambiance proche de la guerre civile ici en Hongrie. » Le désespoir se lit sur le visage de Magdalena, spécialiste en cultural studies et journaliste germano-hongroise. Ils se comptent sur les doigts de la main, les membres de la société civile qui se dressent publiquement contre la droite radicale. Ce sont surtout les féministes qui, depuis le début, sont les plus actives, en tant que « moteur de l'engagement démocratique ». Alföldi Andrea est la fondatrice du réseau des féministes de gauche. Il y a quelques semaines, son association a organisé une manifestation anti-fascisme pour la « Journée de l'honneur ». Mais aujourd'hui, elle brille par son absence - en signe de protestation ! En effet, certains groupes militants avaient invités des hommes politiques du parti allemand de gauche Die Linke. Ce fut la goutte qui fait déborder le vase pour Alföldi. « Pour nous, l'objectif initial a été perdu dès que la politique s'en est mêlée. En Hongrie, il est très difficile de tenir la politique à l'écart. » 

Auto-collant de campagne: "De nouveau Gyurcsány? Jamais" ©DRCette lassitude générale de la politique est particulièrement prononcée en Hongrie depuis la chute du rideau de fer, et encore plus dernièrement depuis le traumatisme du discours mensonger de l'ancien Premier ministre socialiste Ferenc Gyurcsany. L'ancien chef du parti hongrois MSZP avait admis en 2006 que son parti avait menti « du matin au soir » pour gagner les élections. Dans son « discours mensonger », qui avait déclenché des protestations de masse spontanées dans le pays, il avait tout bonnement qualifié la Hongrie de « kurva ország » (« putain de pays ») ! Les socialistes sont aussi mis au pilori à cause des mesures d'austérité radicale prises à la suite de la crise financière. Une aubaine pour le parti d'opposition Fidesz et pour le Jobbik. Gyurcsány, le « sale juif », peut être entendu dans de nombreuses vidéos émanant de cercles d'extrême droite sur Youtube. Les socialistes ? Des traîtres ! Sur les tables de la Szimpla Kert, une boîte de nuit qui se trouve dans une ancienne usine d'acier, sont collés des autocollants avec Le Cri d'Edvard Munch. Dessus il est écrit : « De nouveau Gyurcsány ? Jamais ! »

A lire aussi : l'interview de Magdalena Marsovszky

« Les extrémistes de droite hongrois sont très habiles. Ils utilisent la corruption florissante en Hongrie, l'anti-communisme en vigueur et la xénophobie », déclare Ethnografus alias Peter Niedermüller (58 ans) qui écrit depuis un an et demi contre le racisme en Hongrie sur le site Internet du quotidien de gauche libérale Népszabadság. Il reçoit souvent des e-mails haineux ou des commentaires en-dessous de la ceinture. Il a nommé son blog Védgát, ce qui signifie quelque chose comme barrage, un barrage qui tente de prendre position contre le flot torrentiel de l'idéologie raciste en Hongrie avec des mots. L'ancien professeur d'université en ethnologie et anthropologie culturelle ne pense pas grand bien de telles actions symboliques: « Personne ne vient de toute façon. Les jeunes, justement, évitent de tels événements. Les gens pensent que tout ce débat sur le fascisme est une invention du socialisme. C'est une opinion assez diffuse, surtout dans les zones rurales. » Le blogging offre à Ethnografus une plus grande liberté, un ton perméable et l'accès à de nouveaux publics.

Rock n' roll contre le Jobbik

Sur les photos, Király accomapgné de travestis et d'homosexuels, réunis lors de la gay pride au Canada. Pas vraiment Jobbik-compatible...Mais les moyens de communication les plus modernes tels que blogs, Facebook et autres ne sont pas toujours la voie directe pour atteindre la jeunesse hongroise : « Chez nous, les jeunes se trouvent de l'autre côté », regrette Ethnografus. « Le Jobbik recrute de préférence leurs nouveaux membres parmi les étudiants. La différence entre la France de 2002 et la Hongrie d'aujourd'hui, c'est la corruption. On n'arrive pas à se l'imaginer, mais elle est présente dans tous les domaines de la vie. »

En France, en 2002, les gens sont descendus massivement dans la rue quand, à la suite de l'abstention élevée, Lionel Jospin et avec lui les socialistes se sont retrouvés hors course. Le seul choix restant était alors entre Jacques Chirac ou Jean-Marie Le Pen. En Hongrie, en 2010, la situation est même pire. Le chef du parti de l'opposition Fidesz, Viktor Orban, est fréquemment cité comme appartenant à la même famille politique que Le Pen. Orban est donné comme grand vainqueur des élections. Avec une majorité de deux tiers des voix, les conservateurs de droite pourraient même changer la Constitution. Le joueur de rock metal András Vörös (38 ans) est quand même optimiste. Il croit en la culture de protestation hongroise : « J'espère qu'une onde va traverser la Hongrie tout comme une onde a traversée la France. Parfois, il faut se lever et crier le plus fort possible. Mais parfois il faut aussi laisser les choses suivre leur cours. Je pense que la jeunesse hongroise descendrait dans les rues dans une situation extrême. C'est d'ailleurs ce qui s'est passé après le discours mensonger de Gyurcsány. » András prend l'une de ses Gauloises, une Light. Le leader du groupe de rock underground hongrois Superbutt s'engage cette année dans le cadre du projet musical contre de racisme (Zare). Le 21 mars, pour la Journée internationale contre le racisme, Superbutt et de nombreux autres groupes ont joué pour plus de tolérance dans le Gödör Klub de Budapest . Un « véritable échange », ce qui était important pour lui : « Un groupe tsigane authentique a interprété l'une de nos chansons de metal, et vice versa.»

Une résistance apolitique

L'action a été organisée par la Foundation of Subjective Values, une ONG hongroise fondée par Lorincz Marcell en 2002. Aujourd'hui, l'ONG organise des ateliers sur la tolérance dans les écoles hongroises, coopère avec d'autres pays européens ou organise des manifestations de musique comme le Zene a Rasszizmus Ellen (Zare) : « L'anti-racisme est malheureusement très impopulaire, déplore Marcell. Le gouvernement cherche vraiment à s'approprier les mérites de nos actions. Les gens pensent souvent que nous travaillons pour eux. » L'omniprésence de la politique agace aussi András Vörös pour cette raison : « Je veux garder notre musique et notre engagement aussi loin que possible de la campagne électorale. Si un homme politique pose un pied dans notre boîte de nuit, nous arrêtons tout de suite de jouer. »

©Fabien Champion/ Foundation of Subjective Values

 Les hommes politiques ne sont clairement pas les bienvenus. Andrea Alföldi justifie ainsi son absence lors de la manifestation anti-facisme sur la Place des Héros. Idem pour Marcell Lorincz. Reste que la société civile hongroise n’en est qu’à ses balbutiements : « Beaucoup ont peur. La société civile devrait gérer ça tout seule et gare à l'homme politique qui montrera son vrai visage. Comment ça fonctionnera ? Les penseurs démocratiques sont des petites troupes. Je les appelle des "bourgeons démocratiques". C'est difficile de sedébarrasser de la politique, car elle finit toujours par essayer de t'absorber », regrette Magdalena. Elle traduit aujourd'hui pour Aladár Horváth, un célèbre activiste hongrois pour les Roms, qui prendra part à l'élection en tant que candidat. La cohésion est sa devise : « La dernière fois, en 2002, ce fut un tel sentiment que, si le Jobbik et le Fidesz se coalisent, je devrais quitter le pays. Moralement, ce n'est pourtant pas acceptable. Beaucoup de gens me font confiance. Je dois quitter le navire le dernier, voire pas du tout. Nous devons nous battre sur le terrain pour pouvoir être à la maison ici. Ce pays n'a qu'un seul avenir où les Roms ont leur place. »

Un grand merci à Judit Járadiet à l'équipe de cafebabel à Budapest.

Photos : manifestants de la droite radicale ©habeebee/flickr; campagne du Jobbik ©jobbik.hu; campagne des féministes ©AA; Gyurcsány Sticker ©DS; András Király ©; András Vörös & Marcell Lőrincz ©Fabien Champion