Société

Bruxelles : un café au lieu d'une carrière

Article publié le 23 mai 2014
Article publié le 23 mai 2014

Sur la Place Lux, à Bruxelles, de jeunes eu­ro­péens es­pèrent trou­ver le tra­vail de leur vie. La place, qui dé­borde au­jour­d'hui de cartes de vi­site, est dé­tes­tée des jeunes di­plô­més aux es­poirs déçus et ado­rée des jeunes en­tre­pre­neurs qui y gagnent dé­sor­mais beau­coup d'ar­gent. Vi­site sur le lieu où les rêves de car­rières eu­ro­péennes s'écrasent.

« Trois cap­puc­ci­no avec du lait de soja, un nor­mal, deux ex­presso et du sucre en plus, s'il vous plaît. »  In­té­rieu­re­ment, Fla­via lève les yeux au ciel. Quand une telle com­mande ar­rive, elle sait ce que cela veut dire. Un sta­giaire du Par­le­ment eu­ro­péen a de nou­veau été en­voyé cher­cher le café pour tout son ser­vice. Le jeune grec consulte ner­veu­se­ment son bout de pa­pier, dé­passé par les nom­breux sou­haits par­ti­cu­liers. Fla­via lui sou­rit de ma­nière en­cou­ra­geante. Elle aussi au­rait cer­tai­ne­ment ac­com­pli de tels ser­vices, si elle avait été reçue pour un stage au Par­le­ment. Mais elle ne l'a pas été.

L'Ita­lienne est ar­ri­vée à Bruxelles il y a un an - une parmi les près de 8000 jeunes gens venus de toute l'Eu­rope, qui af­fluent chaque année vers la ca­pi­tale belge. Ils ont tous en com­mun l'es­poir d'un stage qui leur per­met­trait de com­men­cer leur car­rière dans une des ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes. Fla­via était per­sua­dée qu'après ses études de sciences po­li­tiques à Rome, toutes les portes lui se­raient ou­vertes. Plu­tôt naïf, comme elle en convient au­jour­d'hui.

TROP NaÏVE POUR BRUXELLES ?

« J'ai dis­tri­bué mes CV par­tout, comme des flyers, mais per­sonne ne m'a prise. Ici, la concur­rence est beau­coup trop grande. » La va­peur de la ma­chine à laver en­ve­loppe la jeune femme de 23 ans. Entre-temps, Fla­via tra­vaille der­rière le comp­toir d'un café et sert pré­ci­sé­ment ceux dont elle vou­lait faire par­tie. Le Kars­ma­kers, qui sent tou­jours bon le café fraî­che­ment servi, est situé juste en face du gi­gan­tesque bâ­ti­ment du Par­le­ment eu­ro­péen. Le midi, la queue de par­le­men­taires bien ha­billés se pro­longe jusque dans la rue. Ici, il faut que ça aille vite. Fla­via at­tache ses che­veux fon­cés en tresse, pose un tor­chon sur son épaule et at­trape le pla­teau de ba­gels. Elle sert les clients qui at­tendent avec des gestes agiles. La po­li­tique prend sa pause dé­jeu­ner chez elle. Parmi les per­sonnes en cos­tume noir, la pe­tite ita­lienne passe in­aper­çue. Déçue, elle constate : « per­sonne ne sait que j'ai moi aussi étu­dié les sciences po­li­tiques. Pour la plu­part d'entre eux, je ne suis rien de plus qu'une des nom­breuses ser­veuses de la Place Lux ».

La PO­lI­TIQUE PREND SA PAUSE DE­JEU­NER CHEZ FLA­VIA

Place Lux, c'est le nom que donnent les ha­bi­tués à la Place du Luxem­bourg. The bea­ting heart of Brus­sels (le coeur qui bat de Bruxelles, ndlr), comme l'a bap­ti­sée af­fec­tueu­se­ment un dé­puté eu­ro­péen. La sur­face de 1 200m² de­vant les marches du Par­le­ment eu­ro­péen, avec ses nom­breux bars et cafés, est de­ve­nue l'un des points de ren­contre les plus po­pu­laires d'une gé­né­ra­tion de po­li­ti­ciens eu­ro­péens ou de ceux qui veulent le de­ve­nir.

Tho­mas ar­pente le ter­rain, concen­tré. À seule­ment quelques cen­taines de mètres de Kars­ma­kers, le Belge âgé de seule­ment 27 ans di­rige le Coco, un des bars ten­dance sur la place. Grâce à une oreillette, il in­forme ses col­lègues de la si­tua­tion. Au­jour­d'hui, c'est jeudi. Et le jeudi, cela si­gni­fie pour Tho­mas le bruit de la caisse. La place est en­core calme sous le so­leil d'une chaude après-midi, mais bien­tôt, déjà, la jeune Eu­rope va s'y pré­ci­pi­ter. « Jus­qu'à 3000 per­sonnes font la fête ici, en­suite, c'est une ex­pé­rience unique », ra­conte le Bruxel­lois, en­thou­siaste. Il faut dire que les par­le­men­taires consti­tuent 95 % de ses meilleurs clients. Alors, il n'est pas éton­nant que les tables soient ser­rées en ligne jus­qu'au bord du trot­toir, joux­tant dan­ge­reu­se­ment la chaus­sée, et que des pan­neaux avec les offres happy hour at­tirent les clients gé­né­reux.

LA MU­SIQUE RE­SONNE, ON DES­SERRE LES CRA­VATES

Après le tra­vail, af­fluent tous ceux qui font fonc­tion­ner l'ap­pa­reil eu­ro­péen sur la place. L'Eu­rope re­ten­tit par­tout - un mé­lange ba­bé­lien de langues em­plit l'en­droit. Les verres de bière sont rem­plis en une se­conde, la mu­sique ré­sonne des hauts-par­leurs, on dés­serre les cra­vates. Les sta­giaires se ras­semblent, dé­ten­dus, sur le petit es­pace vert au mi­lieu de la place. Et pour­tant il s'agit ici de plus que d'Ape­rol et de bière. Les re­gards de tous ceux qui, pour la plu­part, ne passent qu'un court mo­ment à Bruxelles, se di­rigent ner­veu­se­ment de droite à gauche. Ici, il est im­por­tant de voir et d'être vu. Les lob­byistes cherchent des par­le­men­taires, les sta­giaires des dé­pu­tés - ils sont tous unis par la chasse aux contacts im­por­tants. Tho­mas ob­serve en sou­riant l'échange as­sidu de cartes de vi­sites. Le net­wor­king, c'est son af­faire.

« Le week-end, au contraire, il se passe peu de choses, car plus per­sonne ne tra­vaille ici. Cela res­semble au Grand Ca­nyon - jus­qu'aux quelques tou­ristes que viennent se perdre ici. Tu peux crier fort, mais l'écho ré­sonne. Un en­droit bi­zarre. Même les Bruxel­lois ne le connaissent pas du tout. » Tho­mas non plus ne sa­vait pas quoi en­tre­prendre avec cet en­droit. Jus­qu'à ce qu'il y sente l'odeur de l'ar­gent. De­puis, il passe presque chaque jour sur cette place et met toute son éner­gie dans ce petit bar. L'en­tre­pre­neur s'ac­co­mode bien de ses cernes. Ce sont les jeunes venus cher­cher une car­rière ici qui lui ont per­mis de faire un bond dans sa propre car­rière.

PLUS JA­MAIS DE PO­LI­TIQUE

Jus­qu'à ré­cem­ment, Fla­via aussi es­pé­rait en­core que Bruxelles lui ser­vi­rait de trem­plin. Pour cette femme gra­cile aux yeux bruns flam­boyants, la Place Lux ne si­gni­fie pas seule­ment le tra­vail, mais sur­tout la fin du rêve. « Le monde de la po­li­tique me frustre. Même si je ne fais que ser­vir du café ici, je com­prends plus de choses que je ne le vou­drais. En fin de compte, on passe tout son temps à par­ler, mais on agit peu. Alors qu'il y a des pro­blèmes beau­coup plus im­por­tants. »

Comme le chô­mage des jeunes dans son pays, par exemple. En Ita­lie, son taux s'éle­vait à 42,4 % en jan­vier. Fla­via a dé­cidé de re­tour­ner à Rome pour y en­tre­prendre un mas­ter, mais elle sait qu'en tant que jeune étu­diante, cela sera dif­fi­cile pour elle. Les pe­tits jobs sont mal payés et les pro­ba­bi­li­tés de trou­ver un bon em­ploi très li­mi­tées. « Mon père es­saye de me per­sua­der de ne pas re­ve­nir, car c'est en­core plus dif­fi­cile là-bas », ex­plique Fla­via. Elle es­saye donc d'éco­no­mi­ser main­te­nant au­tant que pos­sible. Mais même si elle n'a pas ac­com­pli son rêve, la jeune femme am­bi­tieuse ne re­grette pas d'être venue à Bruxelles. « J'ai tout de même eu un bon aperçu de "l'eu­ro­bubble". Même si ça ne s'est pas ter­miné de la ma­nière dont je l'avais es­péré. Mais main­te­nant, je sais d'au­tant mieux dans quelle di­rec­tion j'ai envie d'al­ler. Et ce n'est sû­re­ment pas vers la po­li­tique. »

Peu après huit heures. Pen­dant que le net­wor­king bat son plein sur la Place Lux et que Tho­mas com­mande de nou­veaux fûts de bière, Fla­via ferme le Kars­ma­kers et se hâte vers le métro. Elle est contente de pou­voir tour­ner le dos à la place. Elle est tout de même unique, la Place Lux, on doit bien lui re­con­naître cela.

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale consa­crée à Bruxelles et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet « EU-to­pia Time to Vote » ini­tié par ca­fé­ba­bel en par­te­na­riat avec la fon­da­tion Hip­po­crène, la Com­mis­sion eu­ro­péenne, le Mi­nis­tère des Af­faires étran­gères et la fon­da­tion EVENS. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles à la Une du ma­ga­zine.