Société

Bruxelles : la sensation Fatou Diome

Article publié le 2 février 2016
Article publié le 2 février 2016

Qu’elles concernent le sort des réfugiés ou les rapports Nord-Sud, les positions de l’auteure franco-sénégalaise ont souvent été partagées sur les réseaux avec un approbateur « rien à ajouter ». Sa venue à Bruxelles a suscité un rare engouement. 

Ça devait être une rencontre littéraire. Finalement, ça n’en était pas vraiment une. Mais même si la soirée s’est transformée en discussion sur le racisme et l’identité, les mots n’ont pas pour autant été mis de côté ce 28 janvier à l’Espace Magh, salle de spectacle bruxelloise.  

Les mots, le sens de la formule de Fatou Diome, c’est d’ailleurs peut-être ça qui explique le succès de l’intervention de cette auteur franco-sénégalaise dans l’émission « Ce Soir (ou jamais !) » diffusée sur France 2. L’année dernière, alors que les questions de frontières et de crise migratoire étaient déjà débattues, l’argumentaire passionné de Fatou Diome faisait mouche.

Des phrases comme « le ‘laisser-mourir’ est même un outil dissuasif » en référence aux naufrages en Méditerranée, ou  encore « on sera riche ensemble ou on va se noyer ensemble » n’avaient pas laissé indifférents.

« J’ai été touchée par ce que vous avez dit »

Ramassée dans un montage vidéo de sept minutes, l’intervention a depuis été massivement partagée. Presque un an plus tard, on s’en rappelle toujours.  « Je suis venue ce soir car j’ai été touchée par ce que vous avez dit sur ce plateau de télévision », entend-on lors de la séance de question-réponse. Nul besoin de préciser la référence, dans la salle, tout le monde la connaît. Une salle pleine à craquer, par ailleurs. Derrière les fauteuils, des dizaines de chaises en bois ont été rajoutées pour pouvoir accueillir les quelques 300 participants.

Il faut dire que l’événement était complet en à peine deux jours. C’est donc sans surprise que Fatou Diome est accueillie comme une star par ce public particulièrement réceptif. Au menu de la rencontre : un peu de littérature, beaucoup de paroles engagées. Un sourire dans la voix et l’air quelque peu espiègle, Fatou Diome séduit : « Le racisme est une carence intellectuelle ! ». Les rires fusent. Les applaudissements aussi. 

Agressions de Cologne, responsabilité individuelle

Mais au delà des notes d’humour, le fond de la discussion est grave. Avec une indignation mêlée à quelques notes d’effroi, on évoque la situation des réfugiés au Danemark ou encore les mesures « anti-demandeurs d’asile » prises ou proposées suite aux agressions de Cologne. Fatou Diome insiste : « Chaque individu a sa propre responsabilité. Un délinquant immigré ici l’était peut-être déjà dans son pays. Ça n’a pas de sens de réduire les gens à leurs origines ».

Néanmoins, Fatou Diome  met en garde : si les sociétés sont parfois injustes, pas question de céder pour autant à la victimisation. Car pour elle, cela signifie « désigner de fait son maître ». Par ailleurs, pour elle, la découverte de « l’autre » passe naturellement par un processus d’apprentissage. « Au Népal », se souvient-elle, « les enfants pensaient que j’étais sale à cause de ma couleur de peau. Je l’ai alors frottée avec de l’eau pour leur montrer que j’étais très propre, que c’était juste ma couleur. » 

Renier les souffrances des victimes du racisme ? 

Ces paroles ne valent cependant pas une approbation générale au sein de l’assemblée. Derrière le tonnerre d’applaudissements, des commentaires quelque peu dubitatifs sont murmurés. Un discours responsabilisant ne renie-t-il pas finalement les souffrances des victimes de discriminations, se demande-t-on.

« La montée de l’islamophobie ici me fait très peur. J’hésite à repartir », confie un homme se présentant comme un sans-papier. La sincérité et la détresse perçues dans cet aveu émeuvent. Mais fidèle à elle-même, Fatou Diome lui répond en terme d’inclusion et d’espoir.

« Pas inventé l’eau chaude »

Adhésion totale ou non, le partage massif de son intervention télévisée, le succès de cette rencontre « littéraire » et la longue ovation que Fatou Diome a reçue au terme de la soirée demeurent révélateurs de quelque chose. Ces propos touchent et ils parlent à beaucoup de personnes. Au point que l’auteur finit même par regretter – avec humour – que « tout le monde me parle de mon engagement. Et personne de ma littérature ! »

Mais surtout, cet engouement révèle un besoin, une nécessité de trouver une voix qui puisse trouver les mots. Interrogée là-dessus, Fatou Diome nous répond simplement : « D’une certaine manière, c’est étonnant car en disant ça je ne pense pas avoir inventé l’eau chaude. Ce sont des choses basiques. Mais je pense avoir dit quelque chose que beaucoup de gens pensaient ». 

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Cet article a été rédigé par la rédaction de cafébabel Bruxelles. Toute appellation d'origine contrôlée.