Société

Bruxelles, des stages à vie

Article publié le 2 juin 2009
Article publié le 2 juin 2009
En pleine période de crise, les jeunes étrangers tentent de faire leur trou à Bruxelles, dans une Europe pleine de multinationales et d’institutions qui ont recours aux stagiaires polyglottes.

La capitale belge a un taux de chômage de 35 % chez les jeunes, mais le chiffre est trompeur. En Belgique, l’Etat octroie le « chômage à vie » à tous ceux qui ont travaillé un certain temps ou qui ont poursuivi des études universitaires. Cette solution de repli retarde les jeunes dans leur recherche d’un emploi définitif. D’autre part, en Belgique il n’y a pas d’impôt sur les sociétés, ce qui attire les entreprises qui ne font pas partie de la communauté européenne à choisir le territoire belge comme base de lancement en Europe.

Matis Benelux fait partie d’une multinationale qui possède des filières en France, en Espagne, au Maroc ou au Brésil. C’est une des nombreuses compagnies d’expertise présentes à Bruxelles. Spécialisée dans l’évaluation en ingénierie, elle emploie plus de cent consultants pour des projets répartis dans tout le pays. « Nous avons une taille moyenne, et nous souhaitons nous agrandir », nous explique Maxime Vanberversluys, responsable des ressources humaines : « C’est pourquoi, nous avons créé de nouveaux postes d’une durée de 6 à 12 mois pour des stagiaires dans le département que je dirige, à la comptabilité et chez les ingénieurs juniors, avec la possibilité, en fin de stage, d’être embauchés. »

Des sites Internet pour trouver un stage

(Jürgen Lison/flickr)Ces offres prolifèrent sur tous les sites Internet spécialisés dans la recherche de stage en entreprise à Bruxelles. Le plus coté est stageshopping.be, qui, avec ses annonces amusantes et ironiques, publie plus de cent offres par jour dans toute la région. « Souvent, dans le secteur ingénieur, nous sommes obligés de chercher en France ou en Espagne, car en Belgique, il n’y a pas assez de main d’œuvre », conclut Vanberversluys.

Nous rencontrons Justine, Nils et Monia pleins de farine, devant eux, du lait qui bout et du beurre qui crépitent sur la poile. Ils ont tous la vingtaine et se préparent une montagne de crêpes à l’hôtel Van Gogh de Bruxelles, pour se reposer après une journée de travail. Justine travaille comme assistante à la programmation du Théâtre des Martyrs ; Nils dessine des objets de décoration animés pour l’énergie solaire à Solasolidarity, tandis que Monia est employée au département des ressources humaines de la Confédération européenne des exécutifs. Comme tous bons Français qui se respectent, ils dînent à 20 h, avant d’aller écouter un concert de musique ethnique qui s’apprête à commencer au premier étage.

« Souvent, les stagiaires ont une qualification plus élevée que celle requise pour le poste qu’ils occupent »

C’est dans cet hôtel aux allures de labyrinthe, qui jouxte le jardin botanique, que résident tous les boursiers du programme européen Eurodysée à Bruxelles. Pour la plupart, ils sont Espagnols, Français et Italiens : « Pour cette capitale européenne, qui compte plus d’un million d’habitants, il n’y a assez d’argent que pour vingt bourses par an », se lamente Marie Rose Pétry, responsable du programme à Bruxelles. 35 régions européennes participent à Eurodyssée. Ce programme permet aux jeunes qui le veulent de faire un stage de sept mois à l’étranger, avec 700 euros par mois de bourse, tout en gardant la sécurité sociale de leur pays d’origine. Au bout de six mois, 81 % des boursiers trouvent un emploi stable à Bruxelles.

Les stages, une perte de temps ?

(Eduardo Sánchez Garcés)Bruxelles est aussi la capitale politique de l’Europe, là où Commission, Parlement et Conseil européens ont leur siège principal, et autour desquels gravitent tout un tas de groupes de pression, de réflexions, et les medias. « Les jeunes qui viennent chercher du travail ici ont une vision déformée de la réalité, et ils finissent par perdre leur temps », expliquent les fonctionnaires d’Actiris, l’ANPE belge, laissant sous-entendre qu’il existe des abus dans l’utilisation des stages. Antonio, un Espagnol de 23 ans, a terminé ses études de journalisme en 2007, et depuis a enchaîné trois stages auprès des institutions européennes. « Malgré cela, je n’ai encore aucune réelle perspective de trouver un travail stable », dit-il. Parmi les groupes politiques européens, seuls les socialistes rémunèrent les stagiaires.

Au Mickey Mouse, la cafétéria centrale du Parlement européen autrefois meublée de chaises de toutes les couleurs et aujourd’hui transformée à l’aide d’un mobilier fonctionnel et terne, nous rencontrons Claudio Scalese. Il est le président d’EPSA, l’association des stagiaires du Parlement européen. Du haut de son robuste mètre quatre-vingt dix, dans son costume bleu à rayures, avec sa montre argent au poignet, ce Calabrais de 26 ans lutte pour que les stagiaires ici aient un minimum de droits : sécurité sociale et rémunération minimale. « Souvent, les stagiaires ont une qualification plus élevée que celle requise pour le poste qu’ils occupent », se plaint cet assistant de l’eurodéputé polonais Wojciechowski, payé en fonction des articles qu’il réussit à faire publier dans la presse. « Tout n’est pas rose dans notre monde », me dit-il alors qu’il me tend un prospectus sur la fête qu’EPSA organise pour les stagiaires une fois par semaine. « Happy hour garantie ! », s’exclame-t-il alors qu’il s’éloigne et retourne travailler, une pile de dossiers sous les bras.