Société

Arianna Bonazzi : « Une idée de roman »

Article publié le 1 septembre 2008
Article publié le 1 septembre 2008
Sur les bancs de l’école d’écriture fondée par Alessandro Baricco, puis employée à la Rai, l’écrivain milanaise de 26 ans cherche la matière pour ses livres, le regard tourné vers les étoiles et les pieds plantés en Europe.

La jeune fille de 26 ans me donne rendez-vous boulevard Sempione, au pied du bâtiment de la Rai où elle travaille depuis quelque temps. Arianna Giorgia Bonazzi gazouille quelques mots comme une enfant. Et après avoir lu son roman Les Adieux, je réalise qu’il n’y a rien d’étonnant à ce petit air qu’elle prend. Sous le ciel nuageux qui pèse sur Milan, elle porte un blouson vert et une écharpe couleur iris. « Milan n'est pas si grise, me dit-elle. Sur les Navigli (canaux autrefois utilisés pour la navigation à Milan, ndr), je connais un endroit plein de grenouilles qui font un vacarme incessant ? » Voilà. La moitié des questions que j’avais en tête vienne de s’envoler.

« Quand j'étais petite, je voulais devenir scientifique, dit-elle. Mais pas pour étudier les plans inclinés… Moi, je regardais les étoiles. » Carnet en main, elle a décrit les cieux étoilés dans tous les endroits dans lesquels elle a vécu : Udine, Milan, Paris, Turin… La cartographie de sa vie inclut également un sacré morceau d'ex-Yougoslavie. Normal pour quelqu'un qui est né et a grandi à deux pas de la frontière avec la Slovénie, à Udine.

Demi-poésie

Sans jugement et sans comparaison, Arianna cherche le lien entre les différentes étapes, les villes européennes dans lesquelles elle a vécu, les expériences et les histoires. A Turin, elle a été étudiante à l’école Holden (en référence au jeune héros de J.D.Salinger dans l’Attrappe-cœurs), créé par le génial écrivain Alessandro Baricco. Un temps dans « une sorte de laboratoire qui apprend à regarder le monde différemment. » « Turin ressemble un peu à Paris, poursuit-elle. J'ai retrouvé des atmosphères semblables, dans la rue Barbaroux du chef-lieu piémontais et par la vitre du métro parisien, ligne 2. »

Regarder les choses d’un autre œil : cela peut être un don ou un travail. Ou un peu des deux. Après un diplôme en sciences de la communication et deux ans dans une école d’écriture, Arianna remet tout en question. Elle s'inscrit en fac de philosophie des sciences, et travaille en parallèle. Dénouement cohérent pour la petite fille d’avant. « C'est une approche différente, je n'aime pas tant que ça les nombres ! » D’ailleurs, les chapitres de ses livres portent le nom de curieuses équations : « Tous », « Tous + 1 », « Tous + 1 - 2 ». « Regarde, si tu écris « Tous + 1 - 1 », en mathématiques, tu peux simplifier par « Tous », cela suffit. Mais moi, je veux dire qu'avant nous étions « Tous », et puis quelqu'un arrive et quelqu'un d'autre s'en va. On perd toujours quelque chose dans les simplifications. »

Pourtant, son écriture est simple. Dans son premier livre, la langue, une demi-poésie, est celle d'une enfant qui simplifie tellement le monde qu'elle le rend parfois incompréhensible. Et intraduisible. « Etant traductrice, je ne crois pas être intraduisible. J'aimerais m'occuper moi-même de mes éventuelles traductions dans les langues que je connais. Dans les autres cas, je crois que la fierté d'être traduite surpasserait la peur de la trahison, inhérente à la version. » Mais, n'est-ce pas inquiétant de se mettre à nu face à un public potentiellement plus nombreux encore ? « C'est vrai, tout est écrit dans ce livre, ou presque. Enfin, cette transfiguration liée à la traduction empêche justement de se sentir trop exposée. »

Des maîtres d’écriture

Ses professeurs de l’école Holden sont également désignés dans ces livres. Une épithète traduit les valeurs d'un temps révolu, et un immense respect pour « ses maîtres », écrit-elle. Dans une courte liste, on trouve également Alessandro Baricco et une ancienne professeure du lycée avec laquelle elle s'est liée d'amitié. « Maître Baricco » a une conviction qu'il a su lui faire partager : à 25 ans, il est temps d’avoir un projet. Pour un écrivain, il s’agit surtout d’avoir « une idée de roman ». « Je le sais, et c'est pour cela que je veux travailler dur », reprend-elle, le regard déterminé. Puis elle s'étire en souriant, salue et s'en va le long du boulevard Sempione, vers le bâtiment gris d'où partent les ondes électromagnétiques qui amènent des sons et des couleurs dans les foyers de la moitié de l'Italie. Un beau point d'observation, pour regarder les étoiles.