Société

Après l’accostage, l’intégration des sans-papiers en Espagne

Article publié le 10 octobre 2008
Article publié le 10 octobre 2008
229 boat people africains ont accosté à Ténériffe le 30 septembre dernier. Jamais autant de personnes n’avaient encore rejoint illégalement l’Espagne en bateau. Leur intégration sera capitale. Une initiative est chargée de cette importante mission : nom de code Caribou.

En période de tempête, dans chaque port, c’est toujours le même phénomène. L’espoir d’un avenir meilleur pousse des réfugiés africains à rejoindre les côtes européennes dans des embarcations précaires. L’année 2006 a été une année record en la matière, avec l'arrivée de 39 000 « boat people », échoués en Espagne.

Depuis, on en dénombre moins. Pourquoi ? Jadis, l’Espagne attirait les immigrés grâce à un faible taux d'expulsions, des droits de rétention réduits, un droit de séjour facilité et une croissance économique persistante. Aujourd’hui, le pays fait face au marasme économique : le taux de chômage est de 10 % et la proportion d’émigrés de plus de 11 %. Auparavant libéral en ce qui concerne les droits des migrants en Europe du Sud, l'Espagne est depuis plus restrictif en la matière.

Une aide apolitique aux réfugiés

Dans ce contexte, les « Amis des peuples africains » (tel est le surnom de l’initiative Karibu) tente de créer du lien. Nourriture, vêtements et médicaments sont distribués grâce à cette association, à 4 000 réfugiés sub-sahariens à Madrid. Depuis plus de 20 ans. Les subventions sont accordées par l’Etat et « notre financement provient essentiellement de dons, révèle Ana Garcia, porte parole de l’initiative. Les ambitions de Karibu ne sont pas petites mais individuelles. Nous travaillons pour améliorer les conditions de vie de chaque réfugié, la mobilisation politique n’est que secondaire. Karibu aide les personnes qui sont dans la légalité et dans l’illégalité. »

« Aujourd’hui, la devise en Espagne, c'est : qui rentre illégalement sur le territoire doit le quitter »

Lors de leur première visite, les réfugiés reçoivent leur carte Karibu, datée. Cette carte est indispensable pour un sans-papier, qui lors de son processus de régularisation de son statut doit justifier de son permis de séjour ou de son permis de travail. L’espoir d’amnistie n’est pas vain. Régulièrement, des régularisations de masse ont lieu. Récemment, en 2005, presque 600 000 réfugiés ont été régularisés. Un an plus tard, le record d’affluence le long des côtes espagnoles a été enregistré. Le but, controversé, de l’initiative est « de sortir de l’ombre les emplois de l’économie au noir et de les porter à la lumière du jour » et grâce aux prélèvements sociaux des gens alors en règle, « d’assurer une rente », assurait le Ministre du travail d’alors Jesus Caldera. Aujourd’hui, la devise est plutôt : « Celui qui rentre illégalement sur le territoire doit le quitter. »

140 volontaires pour aider les immigrants

Karibu propose aussi des cours de langue et des formations professionnelles. Seront formés des traducteurs, des cuisiniers, des couturiers et des artistes par une équipe de quelques 140 volontaires. Parmi eux, on retrouve des médecins, des avocats, des professeurs et des étudiants, qui les aident aussi à trouver un emploi. « Jusqu’au début de l’année, le secteur le plus attractif était la construction, qui ne se gênait pas pour employer des sans-papiers. La crise actuelle de l’immobilier rend la situation des sans-papier encore plus difficile ». Le cap prévisible qu’a pris la politique étrangère espagnole est clairement plus strict : contrôle intensifs des côtes et accords bilatéraux de raccompagnement des réfugiés nord africains. Depuis janvier, le gouvernement socialiste a fait expulser plus de 30 000 illégaux. Le Ministre du travail et de l’immigration, Celestino Corbacho, a annoncé que dans les années à venir, la régularisation de la main d’œuvre étrangère devait revenir au niveau zéro. Des plans de retours volontaires ont été mis en place, à l’aide par exemple des microcrédits qui assurent la subsistance dans les pays d’origine.

Terre d’émigration et maintenant haut lieu de tourisme et d’immigration. Depuis l’entrée de l’Espagne dans l’espace Schengen en 1991, l’immigration est un phénomène régulier en Espagne. Les nouvelles lois sont des réactions à des réalités nouvelles. Malgré des régularisations croissantes, l’Espagne est à la tête du front libérale en matière d’immigration, au niveau européen. A droite, Sarkozy renforce ses recommandations en matière d’expulsion tandis que Berlusconi proclame l’état d’urgence et considère l’immigration illégale comme un délit (juste avant l’atteinte à l’ordre public). Zapatero souhaite lui faire une politique d’immigration « à visage humain », relate le quotidien espagnol El Pais.

Un pacte sur l’immigration à l’échelle européenne

« L’immigration illégale est un dramatique échec collectif », dit-il aussi. L’Europe des 27 a approuvé le Pacte européen sur l’immigration et l’asile, sans effet juridique pour l’instant. Dans sa lutte diplomatique pour faire valoir les éléments clés, l’Espagne a fait basculer l’opinion sur deux points : l’interdiction de procéder à des régularisations de masse et le « contrat d’intégration » qui impose aux immigrants d’apprendre la langue du pays d’accueil. Plus loin, le principe des « travailleurs étrangers » fait partie intégrante du pacte et reste un principe d’immigration légale. Une procédure d’asile commune est prévue à l’horizon 2012, qui doit recenser la totalité des expulsions et enregistrer les données biométriques des entrants.

L’Europe avance, unie, dans un domaine qui était de l’ordre de la souveraineté nationale. Alors que le Commissaire européen chargée de la justice, Jacques Barrot, déclare que « nous voulons une Europe ouverte avec des règles du jeu transparentes », les défenseurs des droits de l’homme dénoncent une « façon de colmater les besoins de la forteresse européenne ». En attendant, Karibu se bat pour chaque réfugié, les uns après les autres.