Société

Andrew Todd : « L'architecture, un acte politique »

Article publié le 22 septembre 2008
Article publié le 22 septembre 2008
Les cités européennes se figent et deviennent des ville-musées. Pour revenir à la vie, « l'Europe a besoin de nouvelles villes », décrit cet architecte quadra, un Anglais passionné.

(Roberta Messini)Les cheveux d'Andrew Todd sont juste assez longs pour qu'il puisse y glisser ses doigts fuselés et jouer avec, ce qui donne une présence particulière à son parler italien. Une langue que l'on pourrait croire maternelle dans sa bouche si elle n'était pas parfois émaillée de légères inflexions britanniques. « Le Corbusier ou Alvar Aalto travaillaient dans de petits ateliers, il n'y avait pas plus de vingt personnes autour d'eux, raconte-t-il dès que j’esquisse une question. Maintenant, c'est la logique des multinationales qui gouverne, des bureaux énormes où vous trouvez 200 conseillers... Je ne crois pas qu'il soit possible de travailler dans ces conditions-là », affirme-t-il en prenant une gorgée de thé.

Des « architectes d'aéroports »

On pourrait s'attendre à une critique du star system de l'architecture de la part de ce personnage qui a échoué à y entrer. Mais ce « j'accuse » est plus surprenant dans la bouche d'un architecte qui a suivi ses propres itinéraires (de Bristol à New-York, puis à Paris où il exerce encore en tant que professeur et qu'il appelle sa « cité-dortoir ») après avoir été le petit protégé de Jean Nouvel.

(Cincinnato/flickr)

« Mais vois-tu, reprend-t-il d'un air bonhomme, travailler avec Nouvel est complètement différent. C'est un homme qui se réinvente, qui étudie et met en contexte. Rien à voir avec ces griffes que les maires des grandes villes recherchent pour attirer quelques architouristes. » Manifestement, c'est à Bilbao qu'il fait référence, ville disparue des cartes de la culture européenne depuis l'intervention divine « de l'archistar de service » : « Évidemment, les Gehry, les Libeskind n'apportent rien aux villes. Ils ne se soucient absolument pas de savoir comment les gens vivront leur projet : leur mission se termine au moment de la cérémonie d'inauguration. »

Créer une identité civique

A leur propos, Todd a forgé l'énième expression truculente de l'interview : « Architectes d'aéroport ». « C'est vraiment ça : ils arrivent en poussant leur chariot, ils signent, ils posent, ils serrent quelques mains et ils s'en vont. » Une approche qui n'est pas sans faire penser à une invasion barbare, à laquelle Todd oppose un autre modèle. La meilleure architecture ? C'est en Espagne et en Suisse qu'il faut la chercher. « Projeter à travers l'espace, et même improviser dans l'espace : il faut se poser la question du respect du contexte mais aussi du respect de l'environnement. Ce sont les devoirs de l'architecture contemporaine. »

« Ecouter les bâtiments, entretenir l'âme des lieux », pour un homme comme lui, c’est la priorité absolue. Plus qu'une priorité, c'est presque un impératif. Il a récemment orienté sa spécialisation vers un regard neuf sur les lieux et dans la réalisation d'espaces scéniques et théâtraux, à Londres (le Young Vic, projet pour la construction d'un théâtre opposé au Old Vic, ancien théâtre londonien) comme à Marseille ou en Suisse. « La meilleure architecture, reprend-il, se fait aujourd'hui en Espagne et en Suisse. Car l'architecture est désormais un acte politique, qui brasse beaucoup d'argent, et donc seuls de bons gouvernements sont aptes à soutenir de bons projets. Mais dans l'architecture du copié-collé des villes et des centres commerciaux, il faut avant tout créer une identité civique. »

De Dubaï à Saint-Germain-des-Près

Dans la même lignée, Todd critique les villes-musées qui peuplent l'Europe. « Il faut éviter le modèle arrogant de Dubaï, mais aussi la tendance opposée : aujourd'hui, à Saint-Germain-des-Prés, on peut trouver absolument tout type de costume, par contre y chercher quelque chose à manger relève de l'impossible. Le contexte urbain en Europe est en train de devenir un simple prétexte, un piège à touristes, auxquels on propose une ville factice, irréelle. » C'est encore l'histoire de l'emballage qui prend plus d'importance que son contenu. Si les rois d'Europe sont plus nus que jamais, on peut en dire autant de leur royaume : « C'est une logique purement immobilière : on recherche toujours plus une architecture qui appelle le regard, qui a un impact visuel sur celui qui la contemple, alors que la nécessité est de plus en plus grande de rendre l'espace vivant, avant tout. »

Alors, bienvenue aux nouvelles villes, car il faut avoir le courage d'en imaginer de nouvelles, pour reprendre les termes de Calvino : « Oui, des villes nouvelles, j'entends de nouveaux concepts de ville. » Trop de villes-monstre, de périphéries qui n'en finissent plus, comme à Londres (d'ailleurs, pour Todd, la capitale londonienne est « objectivement laide ») et de banlieues comme à Paris. « Il faut organiser et ordonner, au moins dans une dimension. » L'approche américaine de « désordre tridimensionnel sur un ordre bidimensionnel », n’est-elle pas meilleur ? « Les transports ont un rôle fondamental. Dans la course vers le haut, l'équilibre est nécessaire : le gratte-ciel est et reste l'exercice le plus difficile de ce métier », commente Todd en guise de conclusion.