Société

Amara Lakhous, plume intégrée

Article publié le 26 novembre 2006
Article publié le 26 novembre 2006
Consacré découverte littéraire de l’année en Italie, Amara Lakhous, 36 ans, est un écrivain algérien qui rejette la théorie du choc des civilisations, lui préférant le « malentendu constructif ».

‘Choc des civilisations pour un ascenseur à Piazza Vittorio’. Un titre pour le moins sybillin pour ce livre qui figure au classement des best-sellers 2006 dans la péninsule italienne. L’histoire ? Un meurtre perpétré dans le quartier multiethnique de Rome finit par révéler le caractère et les caprices de personnages divers venant du monde entier. L’écriture est mordante, le ton ironique.

En mai dernier, le quotidien Corriere della Sera plaçait le dernier ouvrage d’Amara Lakhous parmi les dix livre les plus lus de l’année. Dans la catégorie « roman italien ». Et pourtant Amara Lakhous vient d’Algérie. «J’ai vécu six ans près de la Piazza Vittorio, » expliquait l’auteur lors d’une conférence au siège romain de l’Association de presse étrangère. « Les choses que j’ai vues il y a dix ans, je les ai retrouvées ailleurs quelques années plus tard : cet endroit est une sorte de ‘laboratoire du futur’, un prototype de la cohabitation interculturelle». Après l'engouement public et la rupture des stocks de l'éditeur, 'Choc des civilisations pour un ascenseur à Piazza Vittorio’ a reçu le prix Flaiano 2006 et le prix Racalmare Leonardo Sciascia.

A Rome, on se sent à la maison

Lakhous semble aimer Rome, une ville dans laquelle il vit depuis plus de dix ans. «On s’y sent à la maison, étranger parmi les étrangers. Je pense que l’accueil fait partie de l’histoire de cette capitale. ». Depuis le début, l’Italie a offert à Lakhous un sentiment de «liberté qu’il n’aurait jamais pu avoir en France où l’Algérie est stigmatisée en tant qu’ancienne colonie », expliquait-il dans un entretien accordé au magazine Left.

Début novembre, Lakhous est retourné en Algérie pour participer à la Foire du livre d’Alger. Tellement bien intégré en Italie, l’écrivain s’est rendu à Alger en qualité d’invité de l’Institut italien de la culture. Lakhous affirme que son dernier ouvrage a d’ailleurs été influencé par des œuvres typiquement italiennes : le 7ème art avec la vague des comédies à l’italienne ou la littérature et particulièrement le livre de Carlo Emilio Gadda, ‘L'affreux pastis de la rue des Merles’.

Entre détachement et contamination linguistique

A l’italianité, Amara Lakhous reconnaît ajouter deux ingrédients typiques de la littérature issue de l’immigration. «Le premier est le regard frais et le détachement dans la façon de raconter la réalité : l’écrivain immigré cueille des choses qui échappent ou sont considérées comme prévisibles par celui qui les a déjà vécues. Le second est l’expérimentation linguistique et la transposition dans la langue du pays d’accueil d'images, proverbes et expressions de sa langue d’origine».

A contrario, ce que Lakhous dénonce dans la «littérature immigrée», c’est une «tendance à l’autobiographie. On attend uniquement des immigrés qu’ils racontent leur vie, leurs expériences d’intégration, les tribulations et les dénonciations».

Une flèche dans « l’Occident » de Berlusconi

Mais Lakhous ne souhaite pas renier ses origines, au contraire. Juste avant notre rencontre, Lakhous venait de présenter un dossier statistique sur l’immigration réalisé par l’ONG ‘Caritas’. Il travaille comme auteur pour une émission sur l’immigration qui sera diffusée dès le printemps prochain et prépare une thèse en anthropologie à l’université de Rome. Le thème ? ‘Vivre l’Islam en condition de minorité. L’exemple de la première génération d’immigrés musulmans arabes en Italie.’ Journaliste, Lakhous a en outre travaillé pendant trois ans pour l’agence de presse AdnKronos International.

L’immigration il l’a vécue personnellement et connaît bien les discriminations existant dans la société d’accueil : «les Italiens ont encore de grosses difficultés à affronter la question de l’immigration», pointe t-il avant d’ajouter : «je pense que cela résulte du fait qu’ils n’ont pas encore réussi à intégrer les deux phases de l’immigration qui ont caractérisé leur histoire : l’immigration à l’étranger et celle méridionale. L’Italie a aussi rencontré un problème dans l’assimilation culturelle et historique de la culture musulmane présente dans la ‘sicilianité’».

Lakhous n’épargne pas les précédents gouvernements de ses commentaires critiques : «durant le second mandat de Berlusconi, le thème du choc contre l’islam était même devenu institutionnel. La déclaration du président du Conseil sur la supériorité de la civilisation occidentale, le ‘Manifeste pour l’Occident’ de l’ancien président du Sénat Marcello Pera ou le pull porté à la télévision par l’ancien ministre Roberto Calderoli, [imprimé d’une caricature de Mahomet] sont la preuve d’un pouvoir politique qui devient le porte-parole de la théorie du choc des civilisations».

Scepticisme sur une gestion de l’immigration par l’Europe

En matière d’Europe, Lakhous reste sceptique. «Si les élites politiques affirment que l’immigration est un problème européen, le sujet ressort grandement de politique interne et des campagnes électorales. Il sert à canaliser le mécontentement des citoyens envers ce qui est ‘différent’, à monopoliser l’attention des médias qui relèguent ensuite au second plan d’autres préoccupations aussi graves mais plus 'inconfortables'. En somme, l’immigration est un problème trop important pour que les gouvernements locaux en délèguent la gestion à Bruxelles».

Amara Lakhous a utilisé sa plume comme arme cinglante en réponse à la prophétie médiatique du fameux « choc des civilisations ». La première partie de ‘Choc des civilisations pour un ascenseur à Piazza Vittorio’ fait ainsi clairement référence à l’essai de Samuel Huntington. Mais le clash, selon Lakhous, naît d’autre chose. «Le choc est plus virtuel que réel», explique-t-il. «Evoquer le choc des civilisations est désormais un sujet commun comme parler du temps ou critiquer le gouvernement. Une manière d’éviter d’aborder des problématiques liés à l’intégration des immigrés musulmans, qui requièrent une réflexion bien plus approfondie. »

Au choc, Amara Lakhous préfère «le malentendu constructif duquel naît le dialogue. Le pire chose qui puisse arriver entre deux civilisations est l’indifférence. A l’image des autoroutes terriblement ennuyeuses puisqu’à sens unique. Les rues avec des carrefours réservent des surprises et de nouvelles routes à parcourir. De la croisée des chemins émerge la connaissance».