Société

Allemagne schizophrène : vie privée protégée ou exhibitionnisme numérique ?

Article publié le 17 février 2011
Article publié le 17 février 2011
L'Allemagne vient de faire plier facebook : le site de réseautage s'est engagé à mettre en place des moyens spécifiques pour préserver la confidentialité des utilisateurs allemands. Mais quand il s'agit de protection de la vie privée, les Allemands sont plus partagés qu'on ne le croit.
Il suffit de se replonger sur le cas Google Street View pour constater à quel point le pays qui chérit la protection de la vie privée est en même temps le consommateur et défenseur le plus fanatique de Google !

« Bonjour, nous sommes de Google Home View », annonce l'homme de peu d'apparence à la casquette. Regard méfiant du vieux monsieur qui a ouvert la porte au représentant de Google. Il laisse toutefois entrer ce dernier sans problème dans son appartement. L'argument « nous voulons faire des photos de votre appartement » l'a semble-t-il convaincu. Une fois dans l'appartement du retraité et de sa femme, le couple est invité à poser pour les photos (« pour qu'on ait l'impression que ça bouge »). Dans le domicile suivant, on pose du moins une question critique : « Alors, comme ça, tout le monde peut donc voir l'intérieur de ma maison ? » Mais déjà on sourit depuis le canapé pour la photo. Pour des questions de respect de la vie privée, l'aimable monsieur de Google distribue même des « plaquettes pixelisées » que les habitants doivent se tenir devant les yeux.

Google Home View, après Street View qui vient juste d'être lancé en Allemagne, est-il le prochain coup d'éclat de l'entreprise ? Aucunement. Toutes les personnes qui se sont fait photographier par les employés de Google Home View se sont juste fait avoir par le maître des satiristes allemands. Martin Sonneborn, ex-rédacteur en chef du magazine satirique Titanic, s'emploie toujours aussi inlassablement à tendre le miroir aux Allemands. Après s'être surtout attaqué à la garde politique ces dernières années, il s'en prend maintenant de nouveau à la population – et à leur agacement face à Google Street View.

Lancer d'œufs pour Google

Changement de scène. Essen est cette année Capitale Européenne de la Culture. Au programme éclectique figure apparemment aussi l'acte de désobéissance civile : dans un quartier de Essen, de nombreuses maisons ont été lapidées à coup d'œufs et sur leur boîte aux lettres a été placé un autocollant avec marqué « Google est cool ». La raison ? Avant le lancement de Google Street View en Allemagne, les gens avaient la possibilité, en faisant opposition, d'obtenir une pixelisation de leur maison. 3% de la population l'ont fait – et subissent maintenant la colère de ceux qui veulent que Street View soit le plus réaliste possible. Sans maisons pixelisées bien sûr ! Information intéressante en marge : le bâtiment munichois, dans lequel se trouvent les bureaux de Google Allemagne, a dû être lui aussi pixelisé. Car le principe veut que, si un habitant de l'immeuble fait opposition, l'ensemble du bâtiment n'apparaîtra pas sur Street View. Google se retrouve ainsi victime de sa propre convention pour le respect de la vie privée.

Quand la politique s'en mêle

3% des Allemands ont demandé à pixelliser leur maison. Ici, à BonnQue disent ces scénarios, qui décrivent la sensibilité allemande envers Google, sur le rapport général de la population outre-Rhin face au nouveau service de l'entreprise de l'Internet américaine ? Surtout que les Allemands, concernant Street View, font preuve de cohérence incohérente. On pourrait dire aussi : schizophrènes. Or, l'Allemagne n'est ni le premier, ni le dernier pays dans lequel Google propose son service Street View. Mais son lancement officiel n'a été précédé dans aucun autre pays d'un si long débat public. Même la politique s'en est mêlée. La ministre allemande de la Justice, Sabine Leutheusser-Schnarrenberger (FDP), a dénoncé le fait que Google se développait en un « monopole gigantesque » et qu'un service tel que Street View « devrait faire état impérativement d'un examen juridique ».

En affaire de débat sur la protection de la vie privée, Sabine Leutheusser-Schnarrenberger n'est pas inconnue. Elle se prononce fermement contre ce qu'on appelle la conservation des données (par exemple dans la lutte contre le terrorisme) – sûre ainsi d'avoir toujours à ses côtés la majorité de la population. Stop ! La même population qui laisse entrer sans problème un prétendu employé de Google Home View dans sa maison ? Celle qui bombarde les maisons pixelisées avec des œufs ? Celle qui a accordé à Google Street View un lancement de rêve en Allemagne (dans aucun des autres pays où Street View est disponible, on a enregistré plus de clics). Oui, exactement celle-là.

Le numérique, une inconnue

Oui, la protection de la vie privée est un sujet important en Allemagne. Le gouvernement discute depuis longtemps sur une adaptation du droit en vigueur de la protection de la vie privée au monde numérique. Ce dernier laisse généralement plutôt sceptique en Allemagne – du moins au niveau politique. Le ministre le l'Intérieur, Thomas de Maizière (CDU) trouve cependant que le débat sur Google Street View va trop loin : on ne montre en somme que des choses « publiques », telles que des façades de maisons et des rues.

Des supporters de Google dans la région d'Allgäu, en Bavière

Peut-être y a-t-il seulement un décalage entre le débat public (c'est-à-dire politique) et la véritable attitude de la population allemande face à Google Street View. Peut-être que le sentiment d'agacement à propos du service semble plus grand qu'il ne l'est réellement. Qui a peur de Google Street View ? Plutôt la politique allemande. Elle n'a en effet pas encore réussi, pour ce qui est de la protection de la vie privée, le saut dans l'époque numérique. Et se le voit régulièrement rappeler par la grande entreprise américaine.

Photos: Google-auto : (cc)brianjmatis/flickr; Goorwell (cc)Inmigrante a media jornada/flickr; Maison pixelisée : (cc)Google Street View; Supporters allemands de Google Street View : (cc)derandre.wordpress.com