Société

Allemagne : des câlins contre Pegida ?

Article publié le 12 janvier 2015
Article publié le 12 janvier 2015

L'Allemagne souffre de la fièvre Pegida, des citoyens expriment vivement leur colère contre la politique trop douillette. Pourquoi le débat sur l'islamophobie, surtout après le drame Charlie Hebdo, est-il malgré tout bon pour les réformes en Europe ? 

L’Allemagne descend dans la rue. C’est déconcertant. D’habitude, les Allemands ne sont pas les plus rapides lorsqu’il s’agit d’exprimer son opinion dans la rue. L’Allemand est devenu paresseux. En 1989, le mur de Berlin tombait sous les coups des manifestations du lundi qui avaient pour slogan : « Wir sind das Volk » (nous sommes le peuple). Ce fut la dernière grande rébellion des Allemands. Depuis, les choses sont plutôt calmes du côté des protestations politiques. Alors que le Français descend sur les boulevards parisiens pour n’importe quelle bricole – comme l’année dernière lors de la « manif pour tous » contre le mariage homosexuel. L’Allemand, lui, préfère rester fidèle à sa télécommande et suit les débats d’idées de préférence à la télé. Mais, avec Pegida, cela a changé – toute l’Allemagne est prise dans la folie Pegida. Aussi bien en ligne que hors ligne, ont lieu des débats de société sérieux. C’est bien. Des débats, le pays en a besoin. 

L'Allemagne « Pegida » -unie?

Hier. Lundi soir. Ils étaient à nouveau là. « Dresde reste allemande ». « Pas de charia en Europe ». Plus nombreux que jamais les « patriotes européens contre l’islamisation de l’Europe » (en abrégé PEGIDA) sont descendus dans les rues. Depuis octobre 2014, de telles « promenades » sont organisées chaque lundi. Au début, ils n’étaient que 200, mais le lundi 5 janvier dernier, ils étaient 18 000 à marcher armés de pancartes. À l’époque, les gens se mobilisaient pour la liberté, pour les droits de l’homme, et aujourd’hui ? Les slogans sont soudainement repris au service du repli de l’Europe et de la limitation des politiques d’asile et d’immigration. Et cela alors que la Saxe compte sensiblement moins de candidats à l’asile que tous les autres Länder, et alors qu’une étude prouve que l’immigration est économiquement rentable pour l’État social allemand. 

Parce que l’on ne veut pas laisser la rue à ces citoyens en colère, la protestation s’élève depuis quelques semaines. À Hambourg et à Cologne. À Berlin et à Münster. Plus de 30 000 personnes sont descendues dans les rues hier pour manifester contre l’islamophobie. On pouvait lire sur les calicots des slogans comme « des câlins contre Pegida » et « réfugiés bienvenus ». À Berlin, les rejetons du mouvement Pegida - les Bärgida - ont même été bloqués par les contre-manifestants. Le Semperoper (l’opéra de Dresde) et la cathédrale de Cologne ont éteint leurs lumières pour plonger les manifestants dans le noir, le groupe « Tegida » - les Européens tolérants contre l’abêtissement de l’Occident a vu le jour sur Facebook. Plus de 320 000 personnes ont signé la pétition #nopegida sur change.org. Ce sont de bons signes. Même Angela Merkel a consacré son discours de nouvelle année, par ailleurs vraiment fade, à la lutte contre la haine de l’étranger et à la tolérance à l’égard des réfugiés en Allemagne. Les anciens chanceliers Schmidt et Schröder ont pris le train en marche et plaident pour une Allemagne ouverte sur le monde. 

Au centre, on fait des politesses

Nous sommes en droit de nous demander si les câlins et les cajoleries sont actuellement les meilleures alternatives. Le débat sur le trop grand nombre d’immigrés, qui est sur le feu depuis longtemps, est ravivé en temps de crise. Et pas seulement en Allemagne. Le scepticisme envers les partis statiques du centre qui ne se soucient que de leur prochain succès électoral grandit partout en Europe. C’est ce que prouvent les résultats des partis de droite populistes comme le Front National en France ou l’AfD en Allemagne. Ou des partis de gauche radicaux comme les partis Podemos en Espagne ou Syriza en Grèce. Ce ne sont plus des épiphénomènes, mais bien des alternatives qui se sont frayées un chemin jusque dans le cœur de la société. 

Dans ce contexte, il est souvent question d’une presse mensongère (Lügenpresse – c’est comme cela que les Pediga désignent la presse allemande, ndt) politiquement correcte, et  des doutes sur le mode de fonctionnement de nos démocraties modernes émergent. « Il est temps d’admettre que le concept d’un État national ethniquement homogène n’existe plus depuis au moins 30 ans », pense Andreas Zick, chercheur en migration, qui avec ses collègues veut que l’on véhicule une nouvelle image de l’Allemagne dans les programmes scolaires. Ce sont des signaux positifs importants que le discours multiculturel bien pensant n’a pas su aborder par le passé. Des slogans tels que « Zuhause in Deutschland » (se sentir à la maison en Allemagne) ne fonctionnent malheureusement que pendant la Coupe du monde de football. 

Que celui qui critique l’islam soit directement assimilé à un extrémiste de droite est contre-productif. Le porte-parole du mouvement Pegida Lutz Bachmann n’a pas de lien avéré avec la scène d’extrême droite, il a fait de la prison pour des affaires de drogue et il est toujours en liberté conditionnelle. Selon une étude de l’institut de sondage Forsa, un sympathisant de gauche sur quatre prendrait part aux marches contre l’islamisation de l’Allemagne. Pegida c’est un signal, un véritable réceptacle pour toutes les peurs et les insatisfactions de tout horizon politique. Le clivage gauche/droite ne fonctionne plus. Récemment, le Front National français a félicité la « victoire du peuple » en Grèce où le parti d’extrême gauche Syriza est donné favori aux élections anticipées du 25 janvier prochain. La polarisation des deux partis vacille. 

Mercredi dernier, le nouveau roman de Michel Houellebecq, Soumission, est sorti en France. Après le Suicide Français du journaliste-polémiste Eric Zemmour (livre le plus vendu en France en 2014), Soumission sera certainement le Bestseller de l’année entamée. Il y est question d’une prise de pouvoir par un parti islamiste fictif après la défaite électorale du Front National en 2022. Ce à quoi ressemblera l’Allemagne et l’Europe de l’après-Pegida en 2022 est entre les mains de nos démocraties. C’est pourquoi les débats actuels sur l’islamophobie constituent  une chance importante de  prendre activement part aux discussions politiques. 

Cet article a été publié le 5 janvier dernier dans sa version originale allemande. C'est pourquoi, hormis dans l'introduction, aucun évènement lié à la tuerie contre Charlie Hebdo n'y est mentionné.