Société

Albanais à Athènes : un exemple d'intégration réussie ?

Article publié le 27 juillet 2010
Article publié le 27 juillet 2010
La minorité la plus importante et la mieux intégrée en Grèce a déjà vécu un passage à vide économique en 2004, quand - une fois les J.O d'Athènes terminés - les nombreux ouvriers du bâtiment albanais ont vu les embauches diminuer dans le secteur.
Alors la crise, ils connaissent les Albanais, mais la plupart d'entre-eux, trop attachés au farniente grec, décident tout de même de rester contre vents et marées. D'autant que la loi grecque vient enfin de simplifier l'acquisition de la nationalité... Il serait dommage de ne pas en profiter.

La Grèce a connu une importante vague d’immigration dans les années 1990. Les Albanais ont afflué en traversant la frontière suite à la chute du Rideau de Fer en 1991. Officiellement, la Grèce compte environ un million d’Albanais. Mais en réalité, il est très dur d’évaluer le nombre exact de réfugiés économiques car les permis de résidence doivent être réévalués tous les ans ou tous les deux ans : « Les permis d’Etat montrent qu’il doit y avoir environ 400.000 Albanais, affirme Thanos Maroukis, chercheur à la Fondation Hellénique pour la Politique Européenne et Internationale (ELIAMEP) depuis le bureau qu'il occupe dans le quartier d'affaire de la capitale.  Le chiffre inconnu est celui des migrants irréguliers qui vivent en Albanie, mais qui viennent ici pour travailler avec leur permis de deux ans. »

La première crise

Dimanche matin, les familles albanaises appellent au pays depuis les téléphones publicsLa plupart des hommes albanais viennent en Grèce pour travailler dans le bâtiment. « On ne ressent pas la crise aussi intensément que les Grecs car nous sommes déjà très familier avec un certain nombre de problèmes, explique Suzana en prenant son café dans le très populaire quartier d’Exarchia. « C'est en 2004 que tout a basculé pour la communauté albanaise, lorsque les principaux travaux de construction se sont achevés et qu’il n’y avait alors plus d’emploi. C’est un combat continu pour nous. » Depuis le bouclage du chantier des J.O d'Athènes, les familles albanaises comptent sur le revenu des femmes, basé sur des travaux domestiques tels que le ménage ou l'aide à la personne auprès de personnes âgées.

Suzana habite en Grèce depuis quatorze ans et milite à Streha e Emigrantëve ShqiptäremMigrants albanais »). 6 mois plus tôt, elle a perdu son travail à cause de la crise. Pas étonnant pour Marjonel Micka, étudiant, qui certifie que les Albanais ont été les premiers à être licenciés avec la crise. Place Syntagma, au cœur d’Athènes, il me décrit son périple vers la Grèce 11 ans plus tôt et ses efforts jusqu'à devenir le directeur de la plateforme sociale albanians.gr, dont certains textes sont traduits en Grec depuis 2008. « Il est plus facile de licencier un Albanais qu’un Grec car ces derniers connaissent le droit et peuvent mieux se défendre. » Les Grecs en question désapprouvent, car en général, les Albanais sont bien intégrés et parlent grec sans aucun problème.

Photographie de promotion d'une pièce de théâtre sur l'expérience de l'immigration en Grèce

La seconde génération : Grecs avant d'être Albanais

 « Les Albanais ont fait de la Grèce leur seconde nation »

Jusqu'à présent, les immigrés de la seconde génération, comme Enke Fezollari, étaient éduqués comme des Grecs, mais conservaient le plus souvent un passeport albanais avec un permis de résidence grec. En effet, il était presque impossible pour des immigrés - malgré l'ampleur de l'immigration albanaise en Grèce - de faire une demande de naturalisation. Le gouvernement Papandréou a proposé de changer la donne : désormais, les enfants d'immigrés pourront enfin devenir Grecs, moyennant des conditions très strictes, mais possibles. Enke Fezollari avance toutefois que ses origines albanaises ont été un avantage pour lui ici. L’acteur de théâtre et de cinéma me raconte en détail le voyage de Tirana à Athènes avec sa mère et sa sœur en 1993. Ce n'était qu'un gosse. Du coup, l’une de ses pièces les plus mémorables fut celle intitulée « One In Ten » au Théâtre Neos Kosmos : trois acteurs improvisant sur les différentes expériences qu’un immigrant pouvait vivre en arrivant en Grèce. « Dans le théâtre les gens essaient de travailler avec vous tels que vous êtes – en tenant compte de votre parcours et de votre culture d'origine. Je peux aussi bien jouer le rôle d’un immigrant que celui d’un Grec, étant parfaitement bilingue. »

A l'inverse, la nouvelle vague d'immigrants africains et asiatiques est plus tardive. Ici, des migrants tentent de gagner leur vie sur la place de Monastiraki à Athènes La crise ne touche pas uniquement la communauté albanaise. En Grèce, les Africains, les Asiatiques, et les immigrants du Moyen-Orient représentent 10% de la population. Est-ce que la crise a ravivé la peur de l’immigré ? « C’était la peur des années 1990 ; les médias donnaient une image détestable des Albanais, qui ne venaient en Grèce que pour voler notre travail », affirme Kleopatra Yousef dans un café donnant sur l’Acropole. En 1998, l’Ambassade d’Albanie en Grèce a même accusé les médias du pays de promouvoir une image du « tout-Albanais-est-un-criminel ». « Si les mêmes discours reviennent aujourd'hui, c’est à cause de la crise, précise l'employée d'Ance-Hellas, une ONG qui travaille avec les personnes les plus précaires en Grèce. Les gens disent que les immigrés volent notre travail... Encore une fois. »

Le retour au pays est impensable

La vue sur l’Acropole qui surplombe Athènes nous laisse songeuses : il n'y a pas de statistiques pour comptabiliser le nombre d’Albanais qui ont quitté la Grèce récemment à la recherche d'une vie meilleure. Pourtant, la sœur d’Enke Fezollari a déménagé au Canada et sa mère prévoit quant à elle de retourner vivre en Albanie, comme beaucoup de ses concitoyens d’origine. Mais pour la seconde génération, il serait dur de se réintégrer dans le pays de leurs parents sans même y parler la langue. Surtout s'ils se sont habitués à un train de vie qui n'existe pas en Albanie. « Je connais des gens qui sont retournés vivre en Albanie et dont les enfants sont très tristes, ajoute Thanos, qui travaille quotidiennement avec des immigrés et qui connaît personnellement beaucoup d’Albanais. Ce n’est pas facile pour les migrants de trouver un emploi en revenant à la maison. Les Albanais ont fait de la Grèce leur seconde nation. L’Albanie n’est pas prête non plus à une "vague de retour", du moins en termes d’infrastructure. » Les Grecs ont investi à hauteur de 70% dans l’économie albanaise. Thanos confirme que même si beaucoup songent à rentrer au pays, la majorité des Albanais restent ancrés, espérant que la crise sera bientôt terminée et que la situation ira en s'améliorant. Les jeunes et moins jeunes de la trempe d'Enke se sentent chez eux en Grèce. « Beaucoup d’Albanais ont leurs maisons et leurs magasins ici, ils ont leurs vies et leurs enfants qui ne parlent pas Albanais. Les Albanais aiment ce pays, il sera donc très difficile de déménager. » Malgré l'ampleur de la crise, la Grèce signifie plus qu’une simple terre d'immigration de travail dans les têtes et dans les cœurs des Albanais.

Tous mes remerciements à l’équipe de cafebabel.com à Athènes.

Photos : Une, des Albanaises traînent sur la colline de Philopappus et cabine téléphonique : ©RobW/Robert Wallace/Flickr photostream; Place Monastiraki : ©Spirosk/Flickr ; "One in ten", la pièce de théâtre ©myspace.com/enkefezollari