Société

Accélérationisme: l’avenir post-capitaliste n’est plus fiction 

Article publié le 5 mars 2016
Article publié le 5 mars 2016

Imaginez-vous une soirée où vous ne connaissez personne. D’abord, on vous demande comment vous vous appelez. Puis, où vous habitez. Leur troisième question ? Inattendue. En fait, ces nouveaux amis ne s’intéresseront pas à votre job. En réalité, ils seront bien plus curieux de savoir quels sont vos hobbies. Où ceci pourrait-il se passer ? Peut-être bien dans un futur sans emploi.

Si vous voyagez de Paris à Londres avec l’Eurostar, cela vous prendra à peine trois heures. En 1930, l’économiste anglais John Maynard Keynes prédisait que ce serait aussi le temps que ses petits-enfants consacreraient à leur travail chaque jour.

D’après les auteurs de #ACCELERATEMANIFESTO, Nick Srincek et Alex Williams, consacrer ne serait-ce que trois heures de sa journée à gagner de l’argent va déjà trop loin. Dans leur vision futuriste d’une réalité post-capitaliste, le temps de travail est réduit à zéro, la société jouit d’un revenu universel de base et le travail cesse de déterminer la vertu humaine ou d’être le fondement de nos identités.

Comme le souligne Nick : « Nombreux sont ceux qui pourraient être heureux dans un monde où il ne faut pas compter sur un emploi pour survivre et où il ne faut pas gagner de l’argent ainsi ».

Nick Srnicek et Alex Williams discutent d’un « avenir sans emploi » sur Novara FM.

Alors combien de personnes sont heureuses dans notre réalité néolibérale aujourd’hui ? Très peu. D’après certaines sources, les gens heureux constituent 1% de la société, d’autre disent tout juste 0,09% – qu’en est-il du reste ?

D’après les accélérationistes, ils sont condamnés par le néolibéralisme. Le discours de notre époque est dominé par le bruit de cataclysmes imminents produits par les contradictions internes du capitalisme et de ses manifestations. La surproduction fait pression sur la planète et l’avancée de la crise climatique menace la survie de l’espèce humaine. En plus de ça, la crise financière continue de légitimer une telle exploitation. Les politiciens, enfermés dans des systèmes existants et dépourvus d’imagination, sont incapables de faire face à cette destruction accélérée.

Dans le #ACCELERATEMANIFESTO, publié en 2013 en guise de teaser du livre Inventing the Future, Nick et Alex sont victimes du syndrome de Cassandre : «  Alors que la crise rassemble les forces et fait prendre de la vitesse, la politique s’étiole et bat en retraite, l’avenir a été annulé ».

L’avenir a-t-il vraiment été annulé ?

Est-ce la réalité ? Il est difficile d’imaginer un tel scénario dans une ville aussi dynamique que Londres. Sur la Tottenham Court Road, je vois autant d’échafaudages que de bâtiments finis. Malgré le fait que nous sommes à peine en janvier, les vitrines sont pleines à craquer de décorations de la Saint-Valentin. Nous ne sommes que mercredi mais les gens parlent déjà du week-end. Londres ressemble à un chantier éternellement désordonné où les gens sont constamment en train d’anticiper ce qui va arriver. S’il n’y avait pas les hordes de jeunes arborant des T-shirts YOLO, on pourrait penser que dans cette ville, c’est le présent qui a été annulé, plutôt que l’avenir.

Alors quel est le remède que proposent les accélérationistes à cette situation ? Les contradictions autodigestes du capitalisme sont loin d’être un sujet de discussion récent. S’inclinant profondément devant Karl Marx, des théoriciens de notre époque comme Slavoj Žižek et Thomas Piketty s’intéressent de près à la question. En ce qui concerne le revenu universel de base, on a entendu parler des propositions des Finlandais, des Suisses et de l’Américain Bernie Sanders. Aussi, une vision accélérationiste de l’avenir ne sera pas totalement inconnue à toute personne ayant déjà eu affaire à la notion de « communisme de luxe entièrement automatisé ».

L’accélérationisme va cependant bien plus loin qu’une simple critique du capitalisme, que la propagation de l’automatisation et les postulats à propos du revenu universel. Les accélérationistes cherchent à introduire des changements moraux, « à créer une société unie autour de quelque chose d’autre que le travail ».

Le roi est mort. Allons transplanter ses organes dans un autre.

« Les accélérationistes veulent-ils par conséquent provoquer l’anéantissement de l’ordre actuel dans le but d’installer un avenir post-capitaliste ? », ai-je demandé à Nick Srincek lorsque nous nous sommes rencontrés dans un café modeste au cœur du quartier londonien de Fitzrovia. Sa réponse : pas tout à fait…

« L’avenir post-capitaliste se construira sur les avancées faites par le capitalisme, explique-t-il. Il ne s’agit pas d’un rejet, d’une destruction ou d’un refus du capitalisme mais plutôt de sa réinterprétation. »

Au cœur de cette réinterprétation, il y a le fait qu’il faille assurer la domination que la politique pourrait avoir sur l’économie. Les accélérationistes confient cette tâche à la gauche. Ils méprisent néanmoins son incarnation contemporaine : archaïque et nostalgique, se cramponnant nerveusement au localisme et recyclant de vieux modèles de politique, tout en manquant cruellement d’une vision constructive de l’avenir.

 

Le Messie qui mènera l’humanité vers un avenir post-capitaliste sera une gauche nouvelle, moderne et hégémonique, une gauche qui sera d’abord capable de former une structure globale consolidée pour ensuite utiliser les technologies existantes de manière à ce qu’elles soient utiles à la population, au lieu de générer uniquement du profit pour des géants tels que Microsoft, Apple ou Google.

Si cette vision devient réalité, l’automatisation du travail contrôlée par les forces politiques pourra soulager les gens d’un nombre important de tâches, leur laissant ainsi la possibilité de consacrer leur temps à autre chose qu’à gagner de l’argent pour assurer leur survie. « La gauche devrait maintenant se mobiliser et s’organiser autour du revenu universel de base, affirme Nick. Sinon, la droite continuera de le présenter comme une idée libertaire. »

Comment puis-je devenir accélérationiste ?

Après la partie théorique, il est temps de tester l’accélérationisme sur le terrain. Je décide de devenir accélérationiste. Animée par le désir de goûter moi-même au post-capitalisme, j’ai envie de contribuer à la construction de cet avenir sans travail. Le problème est que, n’étant ni Jeremy Corbyn, ni Pablo Iglesias, je n’ai aucune influence sur la gauche moderne. Ainsi, que puis-je faire, en tant que citoyenne ordinaire, pour supporter l’accélérationisme ?

En supposant que le capitalisme équivaut au consumérisme, il semble logique que je me précipite dans un marathon du shopping. Je m’imagine me faisant conduire par une limousine dorée jusqu’à Oxford Street, qui engloutit 5 milliards de livres par an, me gavant de deux menus maxi best-of chez McDonalds pour ensuite faire passer ça avec un café de Starbucks, avant de m’offrir une montagne de vêtements chez Primark et Topshop. J’envisage sérieusement d’allumer ma clope avec un billet de 20.

Pas si vite. J’ai encore mal compris, apparemment. « Il ne s’agit pas pour l’accélérationisme d’intensifier la consommation et de gaspiller encore plus en ayant pour but de renverser le capitalisme », sourit Nick. Une personne qui veut pratiquer l’accélérationisme devrait plutôt lutter pour le changement du statu quo capitaliste. « Il s’agit de renverser les identités consuméristes. Aujourd’hui on peut être ce que l’on veut, du moment que c’est rentable. Nous voulons supprimer ces limitations et ces restrictions. »

Ceci pourrait alors créer la nécessité d’un nouveau changement : « À mon avis, l’accélérationisme pourrait encourager une réelle haine du travail rémunéré. Ça rappellerait aux gens à quel point le travail est horrible et les pousserait à réfléchir aux raisons pour lesquelles ils passent tant de temps au travail et pourquoi ils en sont si dépendants. »

À quand l’avenir ?

Si vous ne voyager pas avec l’Eurostar, aller de Paris à Londres peut vous prendre plus de neuf heures (Megabus, qui oserait mépriser vos prix ?). C’est aussi le temps que la majorité des Londoniens et des Parisiens consacrent au travail journalier, les heures supplémentaires et le trajet inclus. Dans ces villes, les « trois heures » keynésiennes deviennent complètement abstraites. De nos jours, les cols blancs sont presque incapables de vivre sans consulter leurs e-mails professionnels.

Alors, sommes-nous encore loin de l’avenir post-capitaliste ? Serions-nous à l’aise avec le fait de ne pas travailler ? J’ai discuté avec deux Londoniens et leur ai demandé de faire part de leurs points de vue face caméra.

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Cet article fait partie de la série de reportages EUtoo 2015, un projet qui tente de raconter la désillusion des jeunes européens, financé par la Commission Européenne.