Société

À Istanbul, la réconciliation entre Turcs et Arméniens a déjà commencé

Article publié le 20 juin 2011
Article publié le 20 juin 2011
Dès l’arrivée à Istanbul, la question arménienne s’impose aux visiteurs. Nous voici à l’aéroport Sabiha Gökçen, du nom de la première femme pilote militaire de l’histoire, fille adoptive d’Atatürk. En 2004, le journaliste Hrant Dink, directeur de publication du journal turco-arménien Agos, ose écrire qu’elle était en réalité orpheline de parents arméniens, suscitant une immense polémique.
Il est condamné pour « dénigrement de l’identité nationale turque » (art.301 du code pénal). Désigné comme « ennemi de la nation », Hrant Dink est sauvagement assassiné devant les locaux de son journal, le 19 janvier 2007. Depuis, son nom survit dans la mémoire de tous.

Les quartiers centraux d'Istanbul, sur la rive européenne du Bosphore, restent emprunts d'une atmosphère multiconfessionnelle : les mosquées se mêlent aux églises arméniennes, orthodoxes, protestantes et catholiques. Dans un monastère antique, les moines courent dans tous les sens pour préparer les célébrations, mais restent perclus dans un certain mutisme : « La prochaine fois que tu poses des questions à un prêtre au sujet des arméniens, il te flanquera sûrement un coup de pied aux fesses », me dit sincèrement l'un deux. « Il y a eu des morts ici, fais attention à ce que tu écris, où tu risques de ne plus pouvoir revenir en Turquie ».

Le ton est donné, mais je sens que ce religieux exagère. Pour comprendre, j'assiste à la très longue veillée du Jeudi des lamentations, dans l'église arménienne des Trois-Autels, cachée derrière une porte noire monumentale, au cœur du marché aux poissons. Ce qui frappe le plus, dans cette église arménienne grégorienne, c'est la lumière tamisée de bougies plantées dans le sable, les lampadaires de cristal raffinés, la lumière jaune environnante. Entre les bancs, il n'y a pas que des fidèles, mais aussi de nombreux curieux, dont l'historien des religions Sébastien de Courtois, véritable expert des chrétiens d'Orient. « La communauté ici présente a pensé d'abord à s'intégrer et ne fait pas de la question du génocide arménien une obsession intellectuelle », m'explique-t-il, « pour eux, il s'agit plutôt d'un vide affectif ».

Vendredi saint, la réconciliation à la mosquée

Les Arméniens de la diaspora, qui ont quitté la Turquie dès le début des persécutions pour s’installer en Europe ou aux Etats-Unis, ont depuis toujours les revendications les plus fortes. Hrant Dink écrivait que la reconnaissance de la douleur suscitée par les crimes de 1915 devait venir du cœur de la société turque, et non de résolutions signées à l’étranger. Mais il y en a qui choisissent des voies différentes. Sonia vit à Paris depuis les années 1970, elle est venue à Istanbul avec ses deux filles. Devant la Mosquée bleue, elle attend Asim et sa femme, venus exprès d’un lointain village de la province de Yozgat, près d’Ankara. Asim est le cousin de Sonia, elle l’a retrouvé à l’issue de longues recherches généalogiques. En 1915, leur grand-mère fut enlevée et mariée de force à un Turc, dont elle eut un enfant. Puis elle s’échappa, et donna vie à une seconde famille. « Quand nous nous sommes vus pour la première fois, il y a deux ans, ce fut une émotion très forte, témoigne Sonia, tandis qu’Asim s’éloigne pour la prière du soir. Nous nous retrouvions 96 ans après. Nous sommes même allés nous recueillir ensemble au cimetière. » Se revoir, à la veille du 24 avril, est l’occasion d’évoquer le passé. Mais quand Sonia raconte qu’elle n’a pas réussi à décorer les œufs cette année, à cause de la tristesse ravivée par l’anniversaire, Asim semble ne pas écouter, ni même comprendre. Il regarde ailleurs.

Une fois la mort du Christ annoncée, les chants grégoriens ont continué dans la pénombre

24 avril : la Pâques de la Résurrection et le souvenir de la douleur

Maral est chercheuse à l'Université, elle a 29 ans et n'est pas pratiquante, mais se rend à deux églises pour Pâques. La première est à Bakırköy, dans la banlieue ouest de la ville, où elle a grandi avant de partir vivre seule. Une ville à la population dense, avec pas moins de sept églises catholiques, et une petite église arménienne du dix-neuvième siècle, Surp Astvazazin, trop petite pour tous les fidèles. À l'entrée, ses parents m'offrent une accolade et le gâteau de Pâques, une brioche tressée aux épices, avant que ne défilent les autorités, y compris le maire, qui a déposé une couronne de fleurs au nom de l'AKP, le parti au gouvernement. Nombreux sont les jeunes arméniens, comme Sarkis, étudiant en mathématique, et Lora, qui se prépare à travailler à l'école maternelle, lesquels expliquent : « Pâques est plus importante pour nous que les commémorations du 24 avril ; c'est le présent, tandis que le passé ne reviendra pas ».

La deuxième messe de Pâques de Maral a lieu dans le quartier de Kurtuluş. Pour y arriver, elle traverse une deuxième fois la ville, en passant par la place Taksim. Son copain doit nous emmener. Il est musulman et n'a jamais assisté à une célébration arménienne. « Sa mère vient aussi. Mes parents ne savent pas que j'ai un copain turc, et ce ne sera pas facile de leur dire. Surtout que ma tante organise souvent pour moi des rendez-vous arrangés avec des jeunes hommes arméniens, je n'en peux plus ! ». Si elle le dit avec un sourire contagieux, elle ne cache pas ses préoccupations : « Nous faisons toute notre scolarité en arménien, il n'y a pas d'autre alternative. Plus tard, à l'Université, les choses s'améliorent, nous rencontrons enfin les autres. Je pense que la communauté arménienne devrait s'ouvrir plus, comme le démontre le comportement de ma tante ! ».

Des dizaines de partis nationalistes ont perturbé la manifestation

Juste après avoir déposé un œillet rouge en souvenir des intellectuels rassemblés, le 24 avril 1915, devant la Mosquée Bleue, le politologue Ahmet Insel m'explique qu' « il est normal que les arméniens aient peur de manifester en public ». Les Arméniens étaient pourtant nombreux sur la place Taksim, à s'unir aux Turcs dans l' « appel au pardon » promu pas les principaux intellectuels libéraux du pays. Des centaines de personnes, à genoux sur le sol, une fleur ou une bougie en main, se sont recueillies en silence, avec des mélodies arméniennes poignantes en bruit de fond. À quelques mètres de là, séparés par un important cordon de police, quelques dizaines à peine de nationalistes brisent ce silence, hurlent des chants racistes, protestent contre un génocide « subit par les Turcs, pas par les Arméniens ! »

Merci à Bulent Kilic et Nicolas De Cheviron pour l'aide précieuse et l'accueil magnifique.

Cet article fait partie d’Orient Express Reporter 2010-2011, la série de reportages réalisés par cafebabel.com dans les Balkans. Pour en savoir plus sur Orient Express Reporter

Photos : Mosquée et manifestation© Nemanja Knezevic; Asim et Maral © Nicola Accardo