Sevilla

Pologne : « Ce gouvernement est la pire chose qui pouvait nous arriver »

Article publié le 29 mars 2017
Article publié le 29 mars 2017

Le gouvernement polonais limite le pouvoir du Tribunal Constitutionnel ainsi que celui des médias. Ces mesures restent méconnues du grand public, obsédé par les tweets de Donald Trump ou par le sort du Brexit

Compte tenu de la surmédiatisation des « grands décideurs politiques » il ne reste plus beaucoup de place pour le reste du monde. La Pologne subit toujours une dérive autoritaire de son gouvernement et les mesures passent quasi inaperçues pour la grande majorité des citoyens européens. Peut-être que la couverture médiatique polonaise ne ferait pas de titres aussi juteux que ceux consacrés à Theresa May ou Donald Trump.

Jakub Wawrzonkowski, 25 ans, diplômé de l’Université de Gdansk, habite à Séville depuis quelques mois. Selon lui, autoritarisme et les lois liberticides se situent tout en haut du programme du parti dirigé par Beata Maria Szydło et présidé par l’ex premier ministre Jaroslaw Kackzynski. « Je pense que la majorité absolue du PiS (Droit et Justice, ndlr) est la pire chose qu’il pouvait arriver à la Pologne », affirme-t-il. Pour le jeune homme, l’électorat conservateur s’explique notamment à travers la relation historique entre le parti et l’église catholique, en complément du vieillissement de la population.

À la conquête des classes moyennes

Si le parti de Szydlo prend de l’ampleur depuis 2001, c’est parce qu’il plaît aussi aux classes moyennes, autrefois habituées à voter pour le candidat du parti de la Plate-forme Civique (PO) et actuel président du Conseil européen, Donald Tusk. La raison ? L’introduction de mesures sociales telles que l’allocation familiale 500+ qui fournit une aide mensuelle de 500 zlotys (115 euros) par enfant. Ce genre de mesures a convaincu une majorité de Polonais, sans vraiment tenir compte de l’idéologie radicale du parti. Le résultat est sans équivoque : large victoire du PiS lors des élections législatives de 2015.

Quelques mois après son arrivée au pouvoir, le parti conservateur s’est attaquée à la séparation des pouvoirs par le biais d’une loi relative au Tribunal Constitutionnel (TC). La réforme supprime le paragraphe à propos de l'indépendance du TC en matière de pouvoir politique. Dans la pratique, cela suppose une limitation des compétences des juges du TC en modifiant son système de vote, ce qui a pour résultat de compliquer l’adoption de certains arrêts.

Selon le gouvernement actuel, cette mesure est le fruit d’une mauvaise nomination de certains magistrats par la législature précédente. Pour la petite histoire, cinq juges ont été nommés par le pouvoir précédent juste avant la victoire du parti de Kaczynski aux élections. Selon le TC, deux d’entre eux ont été (mal) choisis. L’exécutif de Szydlo décide alors non seulement de les retirer mais de les remplacer par cinq autres de son choix, afin de garder la mainmise sur l’action gouvernementale.

Mais ce n’est pas tout. Un mois après avoir réformé le TC, l’exécutif polonais marque de nouveau les esprits et décide de s’en prendre à l’indépendance puisque un certain Conseil national des médias, sous l'autorité de la présidente et du Parlement, a désormais le droit de nommer et de révoquer les patrons des médias publics. Idem pour les institutions culturelles, actuellement sous le joug du ministère de la Culture.

Pour Jakub Wawrzonkowski, le gouvernement du PiS divise les Polonais et donne une  image du pays qui ne correspond pas à la réalité. « Kaczynski lui-même a formé deux groupes et a affirmé que ceux qui étaient contre lui sont les pires. Personnellement, je me considère dans ce groupe et je suis très fier de cela », dénonce catégoriquement le jeune homme. De son côté, la Commission européenne (CE) a réagi et rédige depuis 2014 plusieurs rapports destinés à mettre en lumière la situation de la Pologne, et a notamment demandé au gouvernement de modifier sa conduite vis-à-vis du droit citoyen. Une demande dont le pouvoir polonais n’a pas tenu compte.

Sans précédent

Si le gouvernement décide de s’ancrer davantage dans sa dérive autoritaire, la Commission pourra alors appliquer l'article 7 du Traité de l’Union européenne – ce qui ne s’est jamais encore produit - et imposer à la Pologne une série de sanctions qui pourraient supposer, en dernier recours, la perte du vote au Conseil européen. Cela permettrait également de faire passer un message aux autres gouvernements, notamment celui de la Hongrie, et soulignerait qu’il ne suffit pas de seulement respecter les règles de l’économie européenne pour intégrer l’Union.

À ce propos, Jakub Wawrzonkowski est catégorique : « Je crois que l’UE devrait appliquer l’article sept et imposer des sanctions à la Pologne, c’est le procédé possible pour faire changer radicalement le comportement du gouvernement ». Il incite également les Polonais à voter dorénavant pour des politiciens tels que Donald Tusk « dont ils peuvent être fiers, parce qu’il n’entraîne pas son pays en dehors de l’UE ». Élu pour la première fois en 2014 à la présidence du Conseil européen, le « président de l'Europe » a été reconduit pour un nouveau mandat de deux ans et demi, la Pologne étant le seul pays à avoir voté contre sa nomination. Un cas sans précédent. Justement à propos de son avenir européen, le jeune homme rajoute que son pays « a besoin d’un gouvernement qui rattrape les dommages causés par le PiS et qui change l’opinion du reste des États membres ». Rien que ça.  

Mais même si cela arrive et que la Pologne finit par être sanctionnée, nous serons  sûrement trop occupés à commenter le dernier tweet de Donald Trump.