Sevilla

En Espagne,"las Fallas" sur fond de corruption et de franquisme

Article publié le 17 mars 2014
Article publié le 17 mars 2014

Va­lence est en fête. des tou­ristes venus de toute l'Eu­rope vont pou­voir ad­mi­rer les fa­meuses fal­las, plus sa­ti­riques que ja­mais, lé­gè­re­ment désa­bu­sées aussi, elles té­moignent d'un mou­ve­ment des in­di­gnés qui trouve de plus en plus de vi­si­bi­lité dans cette fête po­pu­laire.

Du 15 mars au 19 mars la Com­mu­nauté de Va­lence fête les Fal­las, ces sculp­tures qui font la sa­tire d'un sys­tème po­li­tique, éco­no­mique et so­cial res­pec­ti­ve­ment cor­rompu, gan­grené et ar­riéré. Le but est simple : édi­fier les maux de cette so­ciété tra­hie, désa­bu­sée et ma­lade aux quatre coins de la ville le jour de la St Jo­seph (pa­tron des char­pen­tiers) et y mettre feu le 19 mars, soir de la « Cremà » (brû­ler en va­len­cien) dans l'in­no­cent es­poir de voir les flammes em­por­ter ces mal­heurs avec elles.

La rock star de cette édi­tion 2014 est, sans au­cune contes­ta­tion, le gendre du Roi Juan Car­los, le prince des Ba­léares, époux de l'in­fante Cris­tina d'Es­pagne : Mon­sieur Iñaki Ur­dan­ga­rin. On le re­trouve par­tout de­puis sa mise en exa­men le 21 dé­cembre 2012 pour cor­rup­tion, dé­tour­ne­ments de fonds pu­blics, fraude fis­cale, faux et usage de faux (Olé !). Gé­né­ra­le­ment re­pré­senté par dif­fé­rents ar­tistes-sculp­teurs comme un pri­son­nier, on le voit aussi sou­vent à proxi­mité d'un « trône », mal­heu­reu­se­ment pour lui, pas celui de la cou­ronne, s'adon­nant à son ac­ti­vité pré­fé­rée de ces der­nières an­nées... Il faut dire que mon­sieur n'a pas fait dans la den­telle, pré­sumé cou­pable d'avoir dé­tourné 6,1 mil­lions d'eu­ros avec l'aide de son par­te­naire et com­plice Diego Torres. C'est d'ailleurs ce der­nier qui est passé aux aveux et a re­connu la par­ti­ci­pa­tion de l'in­fante Cris­tina à ce dé­tour­ne­ment de fonds. L'af­faire de cor­rup­tion dé­nom­mée Noos (du nom de l'ins­ti­tut d'évé­ne­men­tiel spor­tif Noos di­rigé par Ur­dan­ga­rin et Torres) re­pose sur l'or­ga­ni­sa­tion d'évé­ne­ments spor­tifs pour des col­lec­ti­vi­tés pu­bliques (à Va­lence et aux Ba­léares) où une part de l'ar­gent pu­blic des­tiné à l'or­ga­ni­sa­tion de ces évé­ne­ments fut dé­tour­née sur le compte d'une so­ciété (la so­ciété Ai­zoon) ap­par­te­nant à sa ma­jesté l’in­fante Cris­tina et à Iñaki Ur­dan­ga­rin.

Mais si cette af­faire a long­temps fait la Une des quo­ti­diens de France et de Na­varre et ter­miné d’écœu­rer le peuple es­pa­gnol in­di­gné, elle ne doit pas ca­cher l'éten­due de ce qui est de­venu le sport le plus pra­ti­qué d'Es­pagne. En effet, elle s'ins­crit dans la longue liste d'af­faires de cor­rup­tion ré­vé­lées ces der­niers mois dans pé­nin­sule ibé­rique. A se de­man­der si les quelques 762 fal­las de cette année se­ront suf­fi­santes pour conte­nir les af­faires Ma­laya, Bru­gal, Palma Are­nas, To­tana, Divar, Gürtel et autre Bar­ce­nas. Il faut dire que per­sonne n'est épar­gné : hommes po­li­tiques, fa­mille royale, juge du tri­bu­nal su­prême, en­tre­pre­neurs du BTP... Pour les in­di­gnés et ar­tiste fal­le­ros, la ré­ponse à cette ques­tion est claire : « No hay pan para tanto cho­rizo » (il n'y a pas assez de pain pour tant de cho­rizo, sur­nom donné aux cor­rom­pus).

Nos amis « fal­le­ros » s’in­ter­rogent sur les pour­suites ju­di­ciaires de ces af­faires, re­pré­sen­tant Thé­mis par­tiale avec dans sa ba­lance lin­gots d'or et liasses de billets verts. Bien sou­vent lente et en re­tard, jus­tice dé­laisse les ci­toyens es­pa­gnols, ef­face et en­terre les ani­mo­si­tés du peuple à l'égard de ces « cho­ri­zos ».

Pour­tant, peuvent-ils ou­blier que M. Luis Bar­ce­nas (mi­sé­rable idole des fal­las lui aussi), an­cien tré­so­rier du PP (Par­tido Po­pu­lar, au pou­voir), mis en exa­men le 27 juin 2013 pour fraude fis­cale, cor­rup­tion et blan­chi­ment d'ar­gent, dé­ten­teur en­core au­jour­d'hui de 48 mil­lions d'eu­ros dans ses comptes suisses, a avoué le 15 juillet 2013 avoir tenu un re­gistre de comp­ta­bi­lité pa­ral­lèle au sein du PP dans le­quel ap­pa­raissent des ver­se­ments de com­plé­ments de sa­laire en es­pèces ac­cor­dés aux cadres du PP pen­dant près de vingt ans ? Cette triste af­faire ré­vèle la culpa­bi­lité de Ma­riano Rajoy, qui au­rait quant à lui perçu 25 200 euros an­nuels entre 1997 et 2008 soit en­vi­ron 343 700 € en vingt ans selon le jour­nal El Mundo. Ces com­plé­ments de sa­laire pro­ve­naient comme il se doit, de l'ar­gent versé par des en­tre­pre­neurs du BTP en échange de l'ac­cord de mar­chés pu­blics.

Ou­blie­ront-ils aussi que M. Fran­cisco Cor­rea (in­time ami de l'an­cien chef du gou­ver­ne­ment, José Maria Aznar) a di­rigé un vé­ri­table ré­seau de cor­rup­tion, dans l'af­faire dite « Gürtel ». Le dis­po­si­tif cri­mi­nel était un vrai jeu d'en­fants : pen­dant des an­nées des en­tre­pre­neurs of­fi­ciant pour la plu­part d'entre eux dans le sec­teur du BTP et dans des so­cié­tés de sé­cu­rité ont versé des sommes d'ar­gent à des élus lo­caux en échange de l'at­tri­bu­tion de contrats pu­blics, prin­ci­pa­le­ment dans les mu­ni­ci­pa­li­tés gou­ver­nées par le PP (Ma­drid, Va­lence, Cas­tille et Léon). Mais cette af­faire va plus loin. Elle était en effet, ins­truite par le juge Bal­ta­zar Garzón, l'homme qui a pour­suivi le gé­né­ral Pi­no­chet pour gé­no­cide, lutté contre le ter­ro­risme basque, tombé dif­fé­rents ré­seaux de cor­rup­tion, anéanti les groupes an­ti­ter­ro­riste ex­tra-lé­gaux mis en place par le gou­ver­ne­ment... La liste est longue. Une fois de plus cet émi­nent ma­gis­trat s'at­ta­quait à des po­li­tiques avides d'ar­gent fa­cile. Mais c'était la fois de trop. En effet M. Garzón a été des­saisi de l'af­faire Gürtel par la hié­rar­chie ju­di­ciaire, puis a été in­culpé et puni d'une peine de onze ans d'in­ter­dic­tion d'exer­cer la fonc­tion de juge as­sor­tie d'une perte dé­fi­ni­tive de la charge de juge. Le sculp­teur de la falla « jus­ti­cia española amor­da­zada » s'in­ter­roge : pour­quoi cet homme a-t-il été condamné à la place des « cho­ri­zos » qui en Es­pagne font of­fice de res­pon­sables po­li­tiques ? La faute de Garzón ? Avoir au­to­risé des écoutes sur les conver­sa­tions entre les mis en exa­mens pour cor­rup­tion et leurs avo­cats en « vio­lant ainsi le droit de la dé­fense à un pro­cès pu­blic pré­sen­tant toutes ses ga­ran­ties » (délit de pré­va­ri­ca­tion, ar­ticle 446-3° du code pénal es­pa­gnol). En somme, l'an­cien juge a com­mis le délit de vou­loir avoir des preuves trop ra­pi­de­ment et en Es­pagne au­jour­d'hui, avoir des preuves contre la cor­rup­tion lors­qu'on est juge, c'est un délit im­par­don­nable qui vaut qu'on mette en pièce une car­rière exem­plaire.

Aussi nous n'ou­blions pas que le pro­cès de M. Garzón s'ins­crit dans un contexte de re­tour au pou­voir de di­ri­geants po­li­tiques conser­va­teurs, voire sym­pa­thi­sants du fran­quisme. Or M. Garzón s'op­pose de­puis long­temps à la loi d'am­nis­tie de 1977 pro­té­geant en Es­pagne les crimes du fran­quisme. A ce titre il a ou­vert en 2008 une en­quête sur les dis­pa­ri­tions sur­ve­nues pen­dant la guerre d'Es­pagne et sous le ré­gime fran­quiste. Néan­moins, son ex­pul­sion de l'ordre ju­di­ciaire a été ra­ti­fiée par les membres du Conseil gé­né­ral du pou­voir ju­di­ciaire le 23 fé­vrier 2012 à vingt voix contre une. Rap­pe­lons que cette vé­né­rable ins­ti­tu­tion était alors pré­si­dée par Mon­sieur le juge Divar, de­venu juge sous la dic­ta­ture de Franco, et qui a de­puis dû dé­mis­sion­ner de son poste en juin 2012 après les ré­vé­la­tions de la presse concer­nant des actes pré­su­més de mal­ver­sa­tions im­pli­quant de l'ar­gent pu­blic. Com­ment avoir confiance dans ce sys­tème al­téré par la dé­com­po­si­tion de cha­cune de ses ins­ti­tu­tions ? Dans ce pays où la cor­rup­tion est par­tout, celui qui est en dan­ger n'est autre que celui qui rend la jus­tice.

Re­ve­nons à Va­lence où nos « fal­le­ros » se per­mettent de rêver iro­ni­que­ment d'un re­tour de chez les morts d'un Franco sau­veur comme pour mieux dé­non­cer les dé­rives ar­bi­traires de cet État né­crosé. Heu­reu­se­ment pour eux le 19 mars, pe­tits et grands « ni­nots », ces per­son­nages et ca­ri­ca­tures qui ornent leurs fal­las, iront tous au bû­cher, pour que la flamme bénie et pu­ri­fi­ca­trice puisse enfin laver les torts de ce sys­tème po­li­tique mor­ti­fère.