Politique

Vladimír Franz : l’avatar du renouveau politique tchèque

Article publié le 12 novembre 2012
Article publié le 12 novembre 2012
C’est à l’endroit où trônait la plus grande statue au monde de Staline que Vladimír Franz a décidé de se porter candidat à la présidence qui verra pour la première fois de l’histoire de la République Tchèque un président élu au suffrage universel. Pourtant, Franz est à lui seul une promesse de nouveaux lendemains.
Le parcours de cet ancien déblayeur est aussi improbable que les tatouages qui recouvrent son visage. Mais les Tchèques ne seraient pas contre un peu de rock’n roll en politique. Explications.

Un vendredi après-midi pluvieux. Vladimir Franz se tient à l'endroit même où se dressait jadis une immense statue de Staline derrière laquelle le prolétariat, sculpté dans du granit, faisait la queue pour s´approvisionner en viande. De là, Franz sonne le début de sa campagne. Et à la fin, pour la photo, ses partisans se postent démonstrativement derrière leur candidat sans étiquette. Résultat : photogénique !

Pour devenir candidat à la présidentielle, le quinquagénaire devra rassembler 50 000signatures en sa faveur. Voilà donc pourquoi Vladimír entame son Tour de Franz à travers le pays, voilà pourquoi les appareils photos font clic à tue-tête et d'innombrables questions lui sont posées : Monsieur le Professeur, que pensez-vous du changement climatique ? De la protection des animaux ? Des législations sur la propriété intellectuelle ? Des Pussy Riots ? Les couples homos devraient-ils avoir le droit d´adopter des enfants ? Le visage de ce musicien, artiste et intellectuel est entièrement recouvert de tatouages. Ses yeux bleus sautent de gauche à droite, de droite à gauche mais parviennent toujours à capter l’interlocuteur. Franz répond à chacune des questions qui lui sont posées de façon éloquente et distrayante. Mais, une course à la présidence, ça use. « Laissez-moi au moins fumer cette clope », dit-il en suppliant une femme, qui souhaiterait connaître l'opinion de Franz sur ses croyances. Tout ça au cours de la petite pause qu’il s’est octroyé.

Ascenseur social : du déblayeur de neige au lauréat du Prix Alfred-Radok

« J'ai toujours commencé au plus bas de l’échelle, dans tout ce que j'ai entrepris »

Ce sont surtout des jeunes qui se sont réunis aujourd’hui autour d’un canapé blanc reluisant, sur la colline de Letna. Et ils ne sont pas particulièrement nombreux : une trentaine. « Nous pensons que Vladimír a récolté dans les 10 000 signatures jusqu’à présent (au moment de la publication de cet article, il était passé à 45.570, ndlr) », assure Jakub Hussar, réalisateur et initiateur de la campagne « Vladimír Franz prezidentem ». Réussir à recueillir le nombre de signatures nécessaire jusqu’à la date limite du 5 novembre est un projet plutôt ambitieux. Hussar le sait, Franz aussi. Sa motivation première n’est d’ailleurs pas tant de devenir président. Ce qui est décisif pour lui, c’est davantage le message, l’initiative, les citoyens qui ne veulent plus rester les bras croisés face à des hommes politiques désavoués. « Quand je décide de me lancer dans une voie, il n’y a plus de retour en arrière », nous assure le compositeur. « J'ai toujours commencé au plus bas de l’échelle, dans tout ce que j'ai entrepris. »

Et c’est précisément cette expérience qui fait de Franz une personne fascinante. Fils d’un ingénieur en électronique et d'une infirmière, il a décroché sa thèse en droit en 1982. Alors qu’il renonçait de faire partie d’un État de droit totalitaire tchécoslovaque, il a dû frayer son propre chemin. Et celui-ci l’a donc parachuté en bas de l’échelle. Franz a été employé comme déblayeur de neige, est devenue ensuite professeur dans un centre de formation professionnelle et a fini par composer la musique du théâtre des ouvriers à Most. Son éducation musicale, c’est en privé qu'il l’a reçue. Des personnalités aussi réputées que le peintre Karel Soucek ou les compositeurs Miroslav Raichl et Vladimir Sommer ont pris Franz sous leur aile dans les années 1980.

Aujourd’hui, le sextuple lauréat du Prix de théâtre, Alfréd-Radok, enseigne entre autre à l’Académie tchèque des arts musicaux à Prague, où il a présidé pendant quatre ans le Sénat académique. Les galeries tchèques ne sont pas les seules à apprécier ses peintures. Actuellement, il planche sur une adaptation du roman de Karel Capek, nommé La guerre des Salamandres en vue d’une représentation à l’Opéra national de Prague.

« La diplomatie, ça veut dire n’avoir aucun problème avec rien »

Et puis, il y a sa couleur de peau. Celle-ci est majoritairement bleue. Franz n’aime pas trop parler des tatouages qui recouvrent la majorité de son corps. Lors d’anciennes interviews, il aimait dire que c’était son « jardin secret ». Comprendre : « ça ne te regarde pas ». Mais maintenant qu’il s’est décidé à relever le défi des élections présidentielles, il ne peut plus se défiler aussi facilement. Au cours de la séance-questions de ce jour, l’ancienne statue du tyran soviétique ayant été remplacée par un improbable métronome gigantesque que les skaters aiment fréquenter, la question est subrepticement lâchée : « Est-ce qu’il se pourrait que les hommes politiques aient un problème avec ton apparence, Vladimír ? » « Pour moi, la diplomatie, ça veut dire n’avoir aucun problème avec rien », ricane Franz dans son costume sombre et sa chemise à rayures, façon marin. « Et même si cela posait un problème à quelqu’un, il ne devrait pas le faire remarquer. » Dans le passé déjà, l’artiste attribuait une dimension politique à ses tatouages. Dans un système démocratique, tout un chacun doit avoir le droit de choisir sa couleur de peau. Alors pourquoi ce droit ne reviendrait-il pas à un président ? Pour Franz, les tatouages sont l’expression de sa liberté personnelle, de son œuvre d’art, de son projet de vie.

Autant les discours de Franz sur les grandes questions de la vie, sur la foi comme les vertus de l’homme, sur l'État comme l’instrument du citoyen sont passionnants, autant les réponses qu’il donne à des questions politiques sont beaucoup plus concrètes sont maladroites. Les étrangers devraient-ils obtenir le droit de vote, demande une journaliste russe. « Le droit de vote n’appartient qu’aux citoyens de l’État. C'est partout pareil dans le monde », répond Franz, en faisant l’impasse sur le droit de vote européen et les tendances dans certains pays à renforcer la participation politique des immigrés.

« Casse-toi, vieille mule »

Franz ne se revendique ni de gauche, ni de droite. Concernant la question de l’intégration européenne ou encore celle de l’énergie nucléaire, il n’émet aucune opinion précise. Mais c’est justement ce qu’aiment ses partisans. Franz est une personne à l’écoute qui n’hésite pas à avouer qu’il ne sait pas toujours tout sur tout. Quant à la politique, il ne s’est jamais réellement frotté à elle dans le passé. « Ça fait dix ans que je vote maintenant et jusqu’à présent, je n´ai jamais pu donner ma voix à un candidat en ayant entièrement bonne conscience », affirme Jana Zelinkova, jeune mère de famille. Alors, pourquoi justement voter pour Franz ? « Parce qu'il n´a rien à voir avec la politique d'aujourd´hui. Il ne sent pas le pourri, contrairement à nos dirigeants actuels. »

Dans un État aussi jeune que celui de la République tchèque, dont l’Histoire ne connaît pas plus que deux présidents, les comparaisons avec les prédécesseurs sont inéluctables. Alors, Franz serait-il plutôt un Havel ou plutôt un Klaus ? Lui-même ne souhaite critiquer aucun des deux personnages, et encore moins réellement se comparer à eux. Mais un regard sur sa biographie et sa mise en scène en tant que candidat authentique du peuple indique clairement une tendance. A ceux qui se sont réunis autour de lui en cet après-midi pluvieux d'automne, il promet qu’il ne sera pas « une vieille tête de mule qui sait tout mieux que les autres ». Là, tout doute est dissipé, on a compris à qui il se mesurait.

Auteur : Martin Nejezchleba

En partenariat avec jádu, journal germano-tchèque électronique de l´Institut Goethe de Prague.

Photos : Image et portrait ©Page Facebook officielle Vladimír Franz,  Texte ©Martin Nejezchleba; Vidéo (cc)RobertRoberts/YouTube