Politique

Un Liban entre deux guerres se serre la ceinture

Article publié le 2 mars 2007
Alors que les partis politiques libanais s'accusent mutuellement de réarmement, comment vivent les habitants de Beyrouth, dans une ambiance de quasi insurrection civile ?

« J'avais l'habitude de travailler en Europe, négociant des marchés de 100 000 dollars dans l’import export », explique Hassan dans un allemand impeccable, alors qu’il conduit son taxi Mercedes dans les rues de Beyrouth, parsemées de fils barbelés et de checkpoints militaires. « Maintenant je suis de retour au Liban, essayant de survivre avec des trajets payés à peine un dollar. La vie est dure, en raison d'Israël et des grèves », dit-il, regardant avec rancoeur l’occupation de la place des Martyres par les forces d'opposition.

Lutte d’après-guerre

Comme Hassan, la plupart des Libanais luttent pour joindre les deux bouts. L'économie s’est arrêtée ces deux dernières années, depuis le début de la révolution du Cèdre en février 2005. Le mouvement d’intifada citoyenne a évincé le régime pro-syrien, mû par un vif désir de libérer l'économie libanaise des chaînes de Damas.

Selon un rapport de l'ONU, les pots-de-vin accordés aux fonctionnaires syriens s’élevaient à 5% du PIB pendant la Pax Syriana, qui a duré de 1990 à 2005.

Les grèves et manifestations innombrables qui se sont multipliées dans le pays auraient coûté au Liban 8% de son PIB en 2005, et la croissance du PIB est descendue à zéro. En 2006, la situation a empiré en raison des nombreux bouleversements politiques provoqué par les invasions et attaques aériennes israéliennes.

Le coût total de la guerre entre Israël et le Hezbollah est estimé à 7 milliards de dollars, selon Albert Nasr, directeur du Centre for Economic Research (CER) à Beyrouth. Rien que pour les secours d’urgence, y compris la reconstruction des logements détruits, la facture s’éléverait à 1 milliards de dollars. Quant à la reconstruction des infrastructures endommagées, elle atteindra probablement entre 2,5 et 3 milliards de dollars. Par ailleurs, l'impact direct du conflit sur le tourisme et le commerce a coûté au Liban 10% de son PIB. Fin de 2006, son économie s’était réduite de 5%.

Sortir du jeu

Aujourd’hui, le Liban n'est pas encore revenu à la normalité: « les pertes encourues affecteront l'économie encore longtemps », prévoit Nasr, qui s’empresse de souligner un autre obstacle à l'esprit d'entreprise local. Depuis 1992, c’est le dollar américain qui a été utilisé comme monnaie légale en échange de la Lire libanaise, une stratégie dictée par le besoin de sécuriser les prêts et contenir l'inflation pendant la période d’après-guerre. Selon Nasr, ce taux de change fixe a fait du Liban un pays très cher pour investir. Conséquence : aujourd’hui, les usines se délocalisent, principalement en Egypte.

Camille Noun, conseiller économique pour le Moyen-Orient, insiste sur l'épine dorsale de l'économie libanaise, à savoir son secteur financier, qui a besoin d'une devise forte pour prospérer. De lourds investissements ont été réalisés dans la zone historique de la capitale dans l’espoir de refaire de Beyrouth la capitale financière de la région et un paradis fiscal semblable à Dubai.

Marteau et faucille

Dans le centre-ville, un panneau publicitaire informe les passants de la nouvelle affaire de l’agence immobilière Damac Properties : ‘Pour tout achat de condominium, obtenez gratuitement une jaguar X-type’. Noun affirme que la majorité des Libanais ne pensent pas avoir tiré quoi que ce soit du plan de reconstruction. Ali, un adolescent de Baalbek, la plus grande ville de la vallée de Bekaa, passe ses journées à vendre des chewing-gums sur les trottoirs mal entretenus. Il se plaint constamment que « la vie soit trop chère », tout en félicitant les mesures prises par les Chiites et le chef d'opposition Hassan Nasrallah.

La politique de reconstruction compte principalement sur une renaissance du secteur financier, négligeant du coup les intérêts d'autres industries, principalement l’agriculture. Les innombrables marteaux et faucilles peints sur les murs autour de la Place des martyres sont un indice d’une demande économique séculaire. Les fermiers libanais, concentrés principalement dans les régions shiites de la vallée de Bekaa et du sud, se sentent de facto négligés par les politiques économiques actuelles qui ne visent qu’à favoriser le business.

« Analyser l'actuel désaccord politique à travers les questions économiques peut être trompeur, » rappelle Camille Noun. « Celles-ci ne représentent qu’un aspect du problème. » Sans contester le besoin de réformes sociales, Noun rappelle que la polarisation du Liban a beaucoup à faire avec la politique internationale. Empêtré dans la ‘guerre froide’ régionale entre Téhéran et Washington, le pays n’a plus que deux options : « attendre que la crise soit résolue ou sortir du jeu. »

L’argent de l'amour

En dépit des sommes significatives consenties lors de la conférence de Paris 3 en janvier 2007, l'Union européenne n'est pas perçue en tant que médiateur possible. « L'UE n'existe pas vraiment au Liban, et son rôle est limité à être une donateur étoilé », est le dernier mot de Noun à ce sujet.

Pendant ce temps, les jeunes Libanais les plus brillants ne cessent de quitter leur patrie ravagée par le conflit et les balles, rejoignant les rangs de l'armée de Libanais exilés pour travailler à l'étranger, les capitaux les plus valables du pays. « L'argent de l'amour » qu’ils renvoient s’élève à 4 milliards de dollars par an (soit 20% du PIB) et apporte l'oxygène nécessaire à une économie suffoquant sous les rivalités politiques.