Politique

Un (en)vol pour la démocratie : la jeunesse grecque exclue des élections historiques

Article publié le 24 janvier 2015
Article publié le 24 janvier 2015

Face à l'évidente marche vers le pouvoir de Syriza, l'actuel gouvernement grec semble particulièrement effrayé par les jeunes électeurs. 100 000 jeunes grecs qui viennent juste d'avoir 18 ans ne pourront pas voter pour « raisons techniques », tandis que toute la diaspora grecque ne peut toujours pas voter depuis l'étranger, même depuis les pays membres de l’UE.

Peu de temps avant les élections parlementaires en Grèce, tous les sondages attribuent déjà la victoire à Syriza. Le parti de la gauche radicale en Grèce a déjà gagné les élections européennes en mai dernier et se retrouve désormais sur le point de porter un nouveau coup à la domination de Nouvelle Démocratie et du Pasokles deux partis proaustérité qui ont monopolisé le pouvoir politique depuis la chute de la dictature grecque en 1974.

Si Syriza gagne les prochaines élections nationales, cette victoire symboliserait la fin d'une époque pour la démocratie grecque et peut-être même le début d'une nouvelle ère, à la fois en Grèce et en Europe. En effet, si Alexis Tsipras — le jeune chef de Syriza — réussit finalement à créer un gouvernement de majorité le dimanche 25 janvier prochain, cela représenterait le tout premier gouvernement d'extrême gauche aussi bien en Grèce que dans l'histoire de l'UE.

Toutefois, bien qu'une victoire historique et sans appel de Syriza puisse avoir lieu, elle pourrait bien ne pas mener à un gouvernement composé uniquement par Syriza. Jusqu'à présent, aucun sondage ne donne à Syriza les 151 sièges nécessaires pour assurer une majorité au sein du gouvernement grec. Et puisque le Parti Communiste Grec (KKE) rejette constamment toute coopération avec Tsipras, d'autres coalitions parlementaires présenteraient un jeu dangereux pour Syriza. Presque toutes les coalitions possibles le seraient, y compris les partis proaustérité ou d'extrême droite, comme le parti néonazi Aube Dorée.

Ainsi, le gouvernement actuel cherche désespérément à ce que Tsipras ne gagne pas les 151 sièges requis. Et les membres du gouvernement semblent plus qu'heureux d'exclure du vote tout électeur possible de Syriza, et en premier lieu les jeunes.

La démocratie vieillisante : trop jeune pour voter ?

En faisant partie du phénomène démographique de « l'Europe vieillisante », la population grecque témoigne d'une augmentation rapide des personnes âgées. Selon les listes électorales de cette année, parmi les 9 808 760 électeurs, ceux âgés de plus de 71 ans représentent la catégorie la plus importante du corps électoral (plus de 2 millions) et sont suivis par ceux âgés de 42 à 47 ans (1 million). Les jeunes âgés de 24 à 29 ans sont au nombre de 725 000 et ceux âgés entre 18 et 23 ans sont seulement 672 000.

Cependant, il devrait y avoir environ 100 000 jeunes supplémentaires qui voteront ce dimanche. En fait, plus de 100 000 étudiants nés en 1997 auront 18 ans en 2015. D'après les lois électorales grecques, les citoyens ont le droit de voter au 1er janvier de l'année de leurs 18 ans. Mais les bureaucrates n'ajouteront leurs noms sur les listes électorales qu'en février, date à laquelle ces dernières sont traditionnellement mises à jour.

Les prochaines élections, qui étaient prévues depuis septembre, ont d'une certaine manière occupé le gouvernement à tel point que celui-ci n'a pas eu le « temps » de mettre à jour les fichiers électroniques. Par conséquent, 100 000 jeunes n'auront pas la permission de voter à cause de « difficultés techniques ». Pourtant, ce même gouvernement a toujours trouvé le temps et résolu tout problème technique lorsqu'il s'agissait d'adopter des mesures d'austérité contraires à la Constitution ou de vendre toutes les richesses du pays, à l'instar d'un petit-fils fauché qui a volé et vendu les bijoux de sa grand-mère.

Un rapide coup d'oeil aux résultats des dernières élections européennes de mai 2014 est plus que suffisant pour expliquer la peur du gouvernement face aux jeunes électeurs. Parmi les jeunes âgés entre 18 et 24 ans, les résultats étaient les suivants : 39,5% pour Syriza, 10,5% pour Nouvelle Démocratie et 21,1% pour Aube Dorée. À l'inverse, au sein du groupe des personnes âgés de plus de 65 ans, voici les résultats : 18,5% pour Syriza, 37,9% pour Nouvelle Démocratie et 5,1% pour Aube Dorée. Les jeunes représentent donc les opposants les plus véhéments au gouvernement et les sympathisants les plus forts de Syriza.

Les jeunes électeurs ne devraient pas être exclus. Même ceux qui votent pour Aube Dorée reflètent malheureusement la réalité grecque moderne d'une crise économique et sociale monstre. Ces jeunes électeurs devraient par ailleurs être entendus, compris et aidés. Ils devraient faire entendre leurs voix et voter. Et tout particulièrement lorsque même des membres de Aube Doréequi sont emprisonnés, participeront aux prochaines élections en tant qu'électeurs et candidats.

Le voyage pour la démocratie : trop loin pour voter ?

Tandis que la possibilité d'un gouvernement Tsipras fait à nouveau apparaître tous types de scénarios à propos de la célèbre sortie de la Grèce — sortie de la Grèce de la zone euro —,  la sortie réelle de la Grèce est bien en cours. Au cours de ces dernières années de crise financière, plus de 200 000 Grecs ont quitté le pays.

La Grèce fait également face à une perte élevée de capital humain au cours de ces années de crise. Avec un tiers de la population à la frontière de la pauvreté et le chômage des jeunes qui atteint 60%, il n'y a aucune surprise à constater que les flux migratoires de sortie augmentent de 300% par rapport aux taux d'avant la crise. Les jeunes sont souvent qualifiés de Génération G: ils sont jeunes, doués et Grecs. Ils représentent probablement la plus grande fuite de cerveaux des temps modernes dans un pays occidental avancé. Plus de 35 000 docteurs grecs ont émigré en Allemagne, tandis que le système de santé grec est clairement en train de s'étioler.

Ces jeunes émigrants grecs, ainsi que l'entière diaspora et tout Grec qui se trouve accidentellement à l'étranger ce dimanche, devront regarder ces élections historiques à la télévision. Le refus permanent de la Grèce d'accorder le droit de vote depuis l'étranger paraît bien étrange pour un pays de l'Europe de l'ouest. Même les Grecs qui habitent au sein de l'UE ne sont pas autorisés à voter depuis l'étranger. Il est vrai que le droit de vote de millions de Grecs qui vivent à l'étranger a toujours été une question épineuse pour la société grecque. Les récents flux migratoires de masse ont juste aggravé le problème.

En 2007, 2012, et 2014, en saisissant jusqu'à la Cour européenne des droits de l'homme, les Grecs qui vivent à l'étranger ont essayé de faire modifier cette loi. Syriza voudrait voir ce changement et ses électeurs sont motivés. Certains jeunes électeurs de Syriza qui vivent à l'étranger supervisent une plate-forme de financement participatif en ligne appelée « A flight for democracy » afin de lever suffisamment de fonds pour prendre l'avion à destination de la Grèce ce dimanche. Bien qu'ils aient déjà atteint leur premier objectif de 10 000 euros, ils continuent à demander de l'aide car davantage de jeunes grecs rejoignent la liste d'attente pour obtenir un billet d'avion.

Néanmoins, beaucoup d'autres jeunes grecs sont indécis. Dans ce cas, l'abstention ne sera pas un choix personnel mais une question de politique de prix des compagnies aériennes. En effet, quel est le prix d'un vote aujourd'hui ? Parmi les nombreux dilemmes de la Grèce, payer ou non pour le droit de vote est un vain dilemme. Et malheureusement, ce dimanche, de nombreux jeunes grecs seront trop loin pour voter le futur de leur pays.

Démocratie est un mot grec

Indépendamment des futurs choix et coalitions de Syriza, un parti d'extrême gauche qui prend de l'ampleur dans un pays de l'UE est un moment symbolique. Au cours de ces dernières années de crise, les Grecs ont peut-être servi de cobayes politiques et économiques. Mais dorénavant, il semble que ces derniers commencent à vouloir faire eux-mêmes des expériences. Tsipras est souvent vu comme l'incarnation d'une nouvelle Europe et la renaissance supposée de la gauche en Méditerranée, avec le parti espagnol Podemos et d'autres mouvements. Cependant, en Grèce, il y a une stratégie de la peur contre le vote pour Syriza. Des images du désastre économique et de la sortie de la Grèce de la zone euro. Plusieurs chefs européenns ont demandé aux Grecs de voter « correctement ». Mais même si la peur s'empare des autres électeurs, Syriza représente l'espoir pour les jeunes grecs. Puisqu'il a été plutôt difficile pour le gouvernement en place d'effrayer les jeunes, il a été beaucoup plus facile d'exclure certains d'entre eux du vote. Pourtant, malgré le fait que tous ces jeunes soient exclus des élections de dimanche, Syriza est toujours en tête des sondages et formera peut-être le prochain gouvernement grec. Aléxis Tsipras aura peut-être une chance historique de mettre fin à une période noire dans l'histoire de la Grèce et de refaire du mot démocratie un mot grec.