Politique

Un archipel d’irréductibles Finlandais

Article publié le 23 avril 2008
Article publié le 23 avril 2008
Les 26 000 habitants d’Åland, un archipel de la mer Baltique, ont entre leurs mains le pouvoir de façonner le futur de l’Europe. Leur Parlement national s’apprête à ratifier le Traité de Lisbonne, à Helsinki.

L’endroit a des airs de paradis. Le clapotis des vagues berce les voiliers scintillants. Alors que le soir d’été commence, les bars du moment se remplissent de jeunes touristes scandinaves habillés à la mode marine. Leurs rires résonnent dans l’air doux, des ondes qui se répercutent sur les murs pour rejoindre la côte voisine et traverser la mer Baltique, à l’Est de la Suède et à l’Ouest de la partie continentale de la Finlande.

Åland est un minuscule archipel du golfe de Botnie qui constitue une petite province de la Finlande voisine. Les îles, sur lesquelles vivent 26 000 suédophones, sont administrées comme une région autonome et démilitarisée ; elles possèdent leur propre gouvernement. Mais Åland évoque bien plus que les voiliers et les rires. Ses 26 000 habitants ont entre leurs mains le pouvoir de façonner le futur de l’Europe. Alors que le Parlement national d’Helsinki s’apprête à ratifier le Traité de Lisbonne, les hommes et femmes politiques d’Åland savent qu’ils auront le dernier mot pour la décision. L’acte d’autonomie qui leur accorde ce statut unique leur permet aussi d’apposer leur veto sur tout traité affectant leur terre. Et ils pourraient bien faire valoir ce droit.

Finlandais, Suédois ou Ålandais ?

La situation actuelle trouve ses origines dans une histoire complexe. En 1921, une décision de la Société des Nations place les îles sous souveraineté finlandaise après des siècles passés sous domination suédoise entrecoupés d’invasions russes. Depuis cette date, les insulaires acceptaient relativement bien cette décision. Les Finlandais les ont laissé gérer les domaines de l’expansion, de l’éducation et de la législation en intervenant le moins possible.

Åland n’a jamais partagé le sentiment pro-européen des Finlandais continentaux. Le référendum qui a permis l’entrée de la Finlande en 1995 a été rejeté par les insulaires lorsque le commerce des produits duty-free fut remis en cause. Le gouvernement finlandais a pu négocier une clause de désistement dans les nouvelles directives fiscales européennes pour les îles. A la suite du « oui » suédois, Åland a voté l’entrée dans l’Union européenne, le 20 novembre 1994 avec 74 % de votes favorables.

« Je ne me définis ni comme Finlandaise ni comme Suédoise », explique en souriant Susanne Eriksson. La directrice adjointe du Parlement d’Åland se tient dans l’ombre de la croix scandinave rouge qui couvre le drapeau bleu d’Åland. « Je suis Ålandaise ». Et européenne ? « Nous ne sommes toujours pas représentés au Parlement européen, admet-elle, et c’est un problème pour nous. La Finlande est représentée par six membres à Bruxelles. Jusqu’à maintenant, ils ont refusé de nous accorder l’un de ces sièges. Nous en sommes scandalisés. »

Non à l’UE !

Si scandalisés, en effet, qu’Åland a choisi de ne pas ratifier le texte initial de la Constitution européenne en 2006, un évènement peu couvert par les médias en Finlande ou à l’étranger. Ritta Myller, députée européenne finlandaise du parti socialiste européen, explique cela par le fait qu’à l’époque, « on savait très bien que la Constitution ne passerait pas en force. C’est pour cette raison que la procédure de ratification à Åland n’a jamais été un problème. »

Désormais, les Ålandais savent que leur Parlement peut voter le « oui » si le gouvernement finlandais accepte leurs revendications de représentativité. Or, le nouveau traité diminue à treize le nombre de sièges finlandais au Parlement, ce qui rend leur position encore plus incertaine. Comment la Finlande pourrait justifier la représentation de 26 000 personnes à l’échelle européenne ? En Europe, la moyenne actuelle est d’un ou d’une parlementaire pour 400 000 personnes.

« La plupart de ces problèmes pourraient être résolus au niveau national si le gouvernement finlandais en avait la volonté », poursuit Suzanne Eriksson, révélant ainsi le coeur de la question. Les relations avec la Finlande se sont dégradées avec la récente affaire de « snus » (une poudre de tabac), dans laquelle la Commission européenne a menacé de poursuivre la Finlande devant la Cour européenne de justice à cause de la vente illégale de tabac à bord des ferries de l’île. Celle-ci s’expose désormais à une amende de deux millions d’euros et à la nécessité d’établir de nouvelles lois interdisant la vente de cette substance. Suzanne Eriksson poursuit en affirmant : « Le traité devrait inclure des règles selon lesquelles les régions dotées de pouvoirs législatifs auraient la possibilité de se défendre devant la Cour de justice. »

Mais Lauri Tierala, secrétaire générale du Mouvement européen de Finlande, assure qu’il n’y a « aucune raison de paniquer. Si Åland ne ratifie pas le traité, les problèmes se soulèveraient pour l’application du traité en Finlande », dit-il. « Åland ne peut pas empêcher l’Europe d’avancer », estime-t-il avec fermeté. Malgré tout, il est évident que les prochains mois serviront de test en ce qui concerne les points techniques d’ordre légal et politique qui relèvent des relations entre Åland, la Finlande, et l’UE. Des vagues sombres semblent se profiler à l’horizon.