Politique

TTIP/CETA : l'Allemagne résiste

Article publié le 30 septembre 2016
Article publié le 30 septembre 2016

Alors que l'Union européenne négocie avec les États-Unis les accords de libre-échange TTIP et CETA, des protestations s'élèvent en Allemagne, plus nombreuses que dans aucun autre pays. L'Allemagne devrait pourtant être un des pays qui profitera le plus de ces accords. Alors pourquoi les Allemands sont aussi activement mobilisés ?

« Pourquoi autant de gens en Allemagne protestent contre le TTIP ? », demande mon collègue de la rédaction française. Les manifestations contre le TTIP (le Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement, ndlr) font encore l'objet de gros titres, et de photos dans les journaux. Selon les organisateurs, le samedi 17 septembre, on comptait dans les rues du pays près de 300 000 manifestants.

Certes, des dizaines de milliers de personnes ont aussi manifesté à Bruxelles, mais dans nul autre pays européen l'opposition n'est aussi forte qu'en Allemagne : une enquête de la Commission européenne de mai 2016 révèle que 59% des Allemands sont contre le TTIP - soit presque le double du chiffre relevé dans les autres pays de l'Union européenne (34% des autres citoyens européens sont contre le traité).

Alors je vous parlerais bien de poulet au chlore, d'arbitrage, et de réserves naturelles...mais au lieu de répondre, je préfère décrocher mon téléphone. Ceux qui ont participé aux manifestations, qui sont assez convaincus et organisés pour traverser l'Allemagne, depuis le sud jusqu'à Francfort, Hanovre ou Berlin méritent de pouvoir donner leur avis. 

Dominik, 23 ans, a vu sa mère, beaucoup d'amis et ses colocataires s'engager activement contre le TTIP et le CETA. Il s'est mis lui-même à participer aux manifestations il y a un an. Il tient ses informations de son entourage, mais aussi des listes de diffusion et des dossiers documentaires qu'il a vus sur le sujet.

« La première manifestation anti-TTIP à laquelle j'ai participé, c'était à Berlin. Peu avant ça, j'avais signé une fois une pétition en ligne, et j'avais regardé quelques documentaires sur le traité. Après la manifestation à Berlin, j'ai participé à celle de Hanovre, et quelques jours plus tard, à celle de Stuttgart. Après Stuttgart, beaucoup de mes amis et mes colocataires sont venus avec moi. J'y participe, parce que je trouve quelques points du traité très critiquables : le traité d'échange règlemente trop de domaines de la société. Si le traité (TTIP et CETA, ndlr) était positif, alors ce ne serait pas si mal, mais il porte une idée d'injustice qui ne me plaît pas du tout. Les tribunaux ont longtemps été perçus dans les médias comme des arbitrages. Bien qu'ils soient débaptisés, rien n'a changé, l'idée principale reste que les entreprises peuvent exiger des lois, des dommages et intérêts contre tout ce qui peut faire baisser leurs bénéfices. Je crois qu'en France, la tendance est d'être moins responsable vis-à-vis de l'environnement. Il y a évidemment des activistes écologistes, mais sensiblement moins d'organisations de protection de l'environnement que chez nous. Du coup, il y a moins de structures susceptibles d'organiser de telles manifestations et de diffuser l'information relative au TTIP. »

Linda*, 23 ans, a participé à sa première manifestation, à Stuttgart. « S'il vous plait, je ne veux pas que mon vrai nom apparaisse », nous glisse-t-elle de but en blanc. Elle est un peu embarrassée d'avoir pris part à la manifestation, sans être encore très bien informée. Cela ne l'a pas empêchée d'y participer malgré tout : « J'y suis aussi allée parce que je voulais en savoir plus. J'ai collecté des flyers sur les stands d'infomation, j'ai parlé avec des gens, et j'ai écouté les discours pendant la manifestation. Depuis, j'ai envie d'en savoir encore plus. » Elle déplore que l'information soit aussi difficile d'accès : « Cela n'est vraiment pas transparent, et c'est pour cela que j'ai eu personnellement du mal à comprendre tout ça ».

La campagne contre le TTIP et le CETA

Qu'autant de personnes s'engagent contre le traité est stupéfiant, alors que souvent les traités et les affaires internationales sont complexes, et les décideurs de toute façon trop éloignés de l'image que l'on peut se faire habituellement du « citoyen lambda ». Mais le TTIP est très simple à comprendre :

Des organisations telles que Initiative Stoppt TTIP, Compact, Greenpeace ou Attac y ont contribué. Elles diffusent des flyers, rédigent des mails informatifs, des graphiques et des vidéos explicatives comme celles-ci. Même les chaînes publiques se sont mises à diffuser des documentaires, et des comédies engagés, avec beaucoup d'humour - par exemple « Die Anstalt », ou le « Heute Show » (dans cette vidéo-là, ou celle-ci). 

En octobre 2015, cette campagne a été suivie par la première grande manifestation des opposants au TTIP à Berlin. Elle a réuni 250 000 manifestants. 

Deux fronts

La campagne a permis de faire connaître le traité de libre-échange, mais a également permis de le rendre plus compréhensible, et plus touchant. Deux fronts se sont dessinés, et se font le reproche mutuel de déformer la réalité : « De nombreux opposants au TTIP ne collent pas à la vérité et aux faits », lance la Commissaire européenne pour le commerce extérieur, Cecilia Malmström, aux activistes qui s'engagent contre le TTIP et le CETA.

Il y a « beaucoup de malentendus, de fables et de mensonges ». Des initiatives comme Foodwatch se plaignent régulièrement que l'Union européenne ne communique pas ouvertement ni sincèrement sur le traité. « Les commissaires européens et les ministres, de la chancelière aux simples députés, les lobbyistes et même "le système économique" participent à une campagne de désinformation aussi fausse qu'inédite. » 

Alors pourquoi autant d'Allemands engagés ? Sûrement parce que la campagne a été aussi largement diffusée, et que le TTIP est sur toutes les lèvres. Mais pourquoi cela ? Peut-être grâce aux structures bien en place, dont parle Dominik, qui ont rendu possible une diffusion efficace de la campagne. Peut-être parce que la majorité des Allemands sont satisfaits de la situation économique de leur pays, et que de ce fait, ils ne spéculent pas sur la croissance économique à n'importe quel prix. Mais peut-être aussi parce que le gouvernement allemand s'obstine à défendre le traité - alors que d'autres États et chefs d'État, comme par exemple le président français François Hollande s'y sont opposés.