Politique

« Trump voit la politique extérieure comme une balance comptable »

Article publié le 17 juillet 2017
Article publié le 17 juillet 2017

Argemino Barro, un journaliste espagnol basé à New York a sorti Le candidat et la furie, publié par La Huerta Grande. Un essai qui explique la victoire de Donald Trump, la fragmentation croissante de l’électorat américain et l’évolution de la politique nord-américaine. Great interview.

cafébabel : Trump amène un style politique nouveau aux États-Unis, avec une campagne qui a été très agressive, et dont il a maintenu le ton dans ses premiers mois en tant que président. Crois-tu qu’il va garder ce style tout au long de son mandat ?

Argemino Barro: Je crois que oui. C’est un candidat qui s’est beaucoup concentré sur son style de campagne. Le candidat Trump a beaucoup de points communs avec le président Trump. Il est le président le moins apprécié depuis l'existence des enquêtes d'opinion, c'est à dire 50 ans, mais en même temps, la base qui le soutien est un roc. Il est à plus de 85 % d'opinions favorables dans son camp depuis qu’il a commencé en politique. Les gens qui le soutiennent sont très fidèles. Il a mené une campagne très pragmatique et c’est ce qui le maintient en tant que président. Il s'adresse à un électorat réparti dans tout l’intérieur du pays, dans des régions anciennement industrielles, à majorité blanches, de classe ouvrière, qui n’ont pas été à l’université. C’est cette population qui l’a élue et qui peut le maintenir au pouvoir.  

Les votes progressistes sont de plus en plus concentrés dans les villes. Celui qui gagne les régions de l’intérieur devient président des États-Unis. Trump a obtenu presque trois millions de votes de moins que son adversaire. De plus, le fait que le New York Times, CNN, le Washington Post et pratiquement tout le reste de la presse continuent de le critiquer le renforce. Les moyens de communication traditionnels sont au plus bas niveau de confiance de l'histoire auprès des Américains. Pour beaucoup, le fait que le New York Times le critique tous les jours est le signe que Trump fait quelque chose de bien.

cafébabel : En Europe, on avait la sensation qu'il était quasiment impossible que Trump gagne les élections. Comment expliquer ce décalage entre nos prévisions et la réalité ?  

Argemino Barro : Il y a une différence de plus en plus importante entre les grandes villes et l’intérieur du pays. D’un côté, des personnes éduquées, travaillant dans les domaines de la technologie, la finance, l’information. Des gens qui ont voyagé, connaissant d’autres langues et des personnes d’autres pays. De l’autre, un électorat un peu caché, qui travaille dans l’industrie ou les usines, qui n’est pas allé à l’université, n’a pas voyagé. Il y a un abîme de perceptions qui ne cesse de grandir. Le New-Yorkais moyen voit en Trump la personnification de tout ce qu’un cosmopolite déteste : un homme aux commentaires xénophobes, vulgaire, qui déprécie la culture, présumé n’avoir jamais lu un livre, qui fait de l’argent, un millionnaire fréquentant des top-modèles.

Une des raisons pour lesquelles j’ai écrit ce livre, c’est pour essayer de nuancer cette vision que l’on a de Trump, idiot ignorant ne sachant pas ce qu’il dit et qui a gagné par hasard. Derrière tout ça, il y a une stratégie extrêmement habile. Comme un rouleau-compresseur. Il n’a pas seulement gagné face à la gauche progressiste ou face aux médias, mais aussi face au parti Républicain, face à des gens comme McCain ou Bush. Désormais, les Démocrates doivent trouver une façon efficace de critiquer Trump et devenir une alternative plus constructive.

cafébabel : Dans ton livre, tu compares le concept grec de démagogue avec le populisme actuel. En France, avant les élections, il y avait cette peur d’avoir banalisé Marine Le Pen. Crois-tu qu’il s’est passé la même chose avec Trump ?

Argemino Barro : Une fois son rôle de président endossé, les propos scandaleux sont devenus une norme. Au départ, les gens s’indignaient lorsqu'il déclarait que de nombreux Mexicains étaient des violeurs et venaient pour tuer. En le répétant tous les jours, toutes les semaines, comme candidat et comme président, une habitude s'est créée. C’est un avantage pour Trump. Quand arrive le jour où éclate un scandale encore plus important, par exemple celui avec la Russie, face aux critiques sur le fait que Trump était à leur solde ou qu’il a accepté de l’argent du Kremlin, beaucoup se disent : « Et alors, ça fait déjà six mois, un an, que l’on a des scandales tous les jours ». C’est prouvé, le cerveau humain ne peut pas infiniment déconstruire les mensonges et les post-vérités. Arrive un moment où il se fatigue et baisse la garde, et, peu importe l’information qui lui arrive, il l’accepte.

cafébabel : Trump a attaqué différents groupes, comme les musulmans ou les Mexicains. La possibilité qu’il se radicalise encore davantage existe-elle ?

Argemino Barro : Il est difficile de prédire le futur, mais je crois que c’est complexe. Dans son cabinet, il y a des pragmatiques, des modérés et d’autres, plus radicaux. Ce qu’a fait Trump, comme beaucoup d’autres gouverneurs avant lui, c'est de combiner ces facteurs. La politique extérieure est entre les mains des généraux et personnes réputées. Le conseiller à la sécurité nationale McMaster, le secrétaire à la Défense James Mattis, sont des personnes très respectées à Washington. La politique extérieure est entre les mains de l’establishment militaire. L’interdiction d’entrer sur le territoire pour les ressortissants de sept pays à majorité musulmane, et bloquée par la justice, est une initiative qui provient de l'entourage radical du président. 

cafébabel : Pourquoi le lui a-t-on imputée ?

Argemino Barro : Le plus important, c'est l’image. Elle est primordiale pour tout homme politique, mais encore plus pour Trump. Par exemple, lorsqu'il s’est rendu en Arabie Saoudite pour passer un marché de vente d’armes de 110 000 millions de dollars, tous les médias ont repris l’information. Les experts de la Défense ont ensuite enquêté et constaté  que cette vente n’a en réalité jamais existé. Cette opération a été exécutée par le gouvernement d’Obama en 2013, en cours de négociations et fondée sur des lettres d’intentions des acheteurs. C’est une bulle. Trump, plus que n’importe quel autre président, donne toute son importance à ce type de publicités. Il appelle cela l’hyperbole véridique : la perception est plus importante que la réalité. Il faut faire très attention lorsque Trump vante ses succès, car ils peuvent n’être que du vent.

cafébabel : Tu parles aussi d’un Trump qui voit la présidence des États-Unis comme s’il était conseiller délégué d’une grande entreprise. Cette approche inédite de la politique extérieure peut-elle changer la relation américaine avec l’Europe ?

Argemino Barro : Tout indique que oui, même si j'affirme cela avec beaucoup de prudence. Angela Merkel, dans une réunion avec l’OTAN, a déclaré qu’il ne fallait plus compter avec l’ami américain. Ce dernier a une vision transactionnelle de la politique extérieure, au lieu de celle, traditionnelle, du père protecteur. Trump, ce qu’il voit, c’est une balance comptable : tel pays doit tant, l’autre doit telle chose. Et ce que doivent faire les États-Unis, en tant qu’entreprise, c’est compenser. Si l’Europe et autres alliés de l’OTAN vivent aux dépend des États-Unis, ils doivent donner quelque chose en échange, selon Trump. D’un côté, c’est pragmatique : les États-Unis ont le droit de recevoir, en échange de soutien, mais c’est en rupture totale avec la politique extérieure des soixante dernières années. Si ce père protecteur se retire, que va-t-il se passer ? Davantage d’incertitudes ? Tout pointe dans cette direction.

cafébabel : Comment les Européens qui vivent aux États-Unis voient-ils la présidence de Trump ?

Argemino Barro : Le sentiment est radicalement anti-Trump. Il n’a gagné dans aucune ville de plus d’un million d’habitants. Cela explique clairement le rejet des gens qui pourraient être appelés à travailler à l’étranger. Les Européens qui sont aux États-Unis, en général, y sont venus avec des visas et sont des travailleurs stables. La grande majorité a une opinion hyper négative, car c’est un homme qui prêche le « America first », veut restreindre l'obtention de visas et rendre difficile l’accès au travail pour les étrangers.

cafébabel : D’un côté, Trump se montre réticent à maintenir une relation de proximité avec l’Europe, mais d’un autre, on observe pas mal de similitudes avec certains mouvements politiques européens. Les populismes se nourrissent-ils les uns des autres ?

Argemino Barro: Tous les populismes ont surgi de manière spontanée et simultanée, car aussi bien l’Europe que les États-Unis ont été sujettes à un phénomène identique : la crise financière. Chaque pays a ses propres nuances. Mais de manière générale, il y a une transformation de la société, par la technologie et la globalisation, où cohabitent ceux qui ont un travail lié à cette technologie et les autres, vivant d’une économie plus ancienne, industrielle et délocalisée et qui perdent leur enracinement.

Dans ce contexte d’incertitudes et de frustrations, se trouvent les votes populistes. Cela ne concerne pas forcément des secteurs qui sont tombés dans la misère, mais le recul a été suffisant pour faire sentir aux gens que la prospérité de leur futur et de celui de leurs enfants n’est plus garanti. Cela créé une anxiété qui mène à la recherche d’un passé fantasmé. C’est le sens même du slogan de Trump « Make America great Again ». Quand a-t-on connu le rêve américain ? Durant les années soixante, âge d'or du capitalisme. Le président américain joue avec ce rêve de retour à un passé glorieux, mais retourner à cette époque est techniquement impossible.

cafébabel : En tant qu’étranger hispanophone, est-ce qu’il t’est arrivé de te sentir mal à l’aise aux États-Unis ?

Argemino Barro : Personnellement non, parce que je suis hispanophone mais aussi européen. Une enquête a récemment démontré que les résidents des petites villes de l’intérieur du pays sont trois fois plus préoccupées par l’immigration que les personnes des grandes villes. C’est paradoxal, car ces personnes installées dans les villages sont beaucoup moins en contact avec l’immigration. Beaucoup de Mexicains, pour donner un exemple, vont à Los Angeles, chercher du travail dans l’hôtellerie. Ils vont donc dans les grandes villes.

Trump est souvent associé au racisme, ce qui est compréhensible du fait de ses déclarations xénophobes et de son soutien à l’extrême droite, mais ce n’est pas le facteur principal qui a fait son élection. C'est l’anxiété économique et le rêve d’un retour à un passé industriel, stable, prospère qui l'a porté à la tête du pays.

cafébabel : Chez les jeunes, le soutien à Trump est très minoritaire. Comment appréhendent-ils la victoire de Trump ?

Argemino Barro : Il y a beaucoup d’anxiété, et le problème se retrouve des deux côtés du spectre politique. On a tendance à vivre dans notre bulle, pour des raisons démographiques et car la communication est fragmentée. De nombreux jeunes croient que les États-Unis courrent à la ruine avec ce fou au pouvoir. Il y a eu une forte mobilisation les premiers mois de campagne. La question est de savoir jusqu’à quel point cela va continuer. Au parti démocrate, il y a une frange de gauche, représentée par Bernie Sanders, qui voit maintenant émerger des leaders canalisant l'énergie de la jeunesse. Ce qui est certain, c’est que Trump génère un énorme intérêt politique, tant en sa faveur que contre lui. Ce pays est polarisé et connaît une vague d’énergie politique stimulant les débats, ce qui est une bonne chose selon moi.

cafébabel : Aux États-Unis, il y a des États votant toujours pour les Républicains, et d’autres toujours pro-Démocrates. Très peu d’États font les élections. Cela aurait-il été possible pour une gauche alternative de triompher dans l’un d’eux ?

Argemino Barro:  Possible, mais il est difficile de le savoir. Ce qui s’est passé, comme ailleurs, est une polarisation. Si Trump est le leader de la droite populiste, Sanders est le champion de la gauche populiste, comme pour Podemos en Espagne ou pour Syriza en Grèce. Est-ce qu’une alternative plus à gauche pourrait gagner ? C’est une possibilité. Sanders a obtenu plus de votes de la jeunesse que Trump et Clinton réunis. Il avait ce soutien anti-système que Trump a aussi. Il exerçait cela sur la gauche et la classe ouvrière blanche, comme Trump. Ça l'aurait avantagé dans les États qui ont donné la victoire à Trump, comme l’Ohio, la Pennsylvanie, la Virginie Occidentale, la Caroline du Nord, etc... Ce n’est pas absurde de penser qu’une alternative plus à gauche aurait mieux fonctionnée qu’une option modérée à la Clinton, déjà vue et tellement proche du « système ».

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Argemino Barro est le correspondant aux Etats-Unis du journal Capital Radio. Il collabore avec El Confidential et a écrit Le candidat et la furie (El candidato y la Furia), publié par La huerta Grande. Le livre brosse le portrait de Trump et de la campagne qui l’a menée à la Maison Blanche.