Politique

Traité de Lisbonne : les expatriés irlandais ont perdu leur vote en cours de route

Article publié le 30 septembre 2009
Article publié le 30 septembre 2009
Les seuls citoyens irlandais autorisés à voter à l’étranger sont les membres du corps diplomatique et de l’armée. Pour les autres, il s’agira de trouver le temps, l’argent ou la force de prendre un vol Ryanair et de rentrer voter pour le second référendum sur le traité de Lisbonne, que la quasi-majorité des 27 Etats membres a déjà ratifié.

C’est un peu comme prendre le bus qui vous mène de l’université au foyer familial un vendredi soir. Vous tombez sur des connaissances que vous n’avez pas vues depuis plusieurs semaines. Vous adressez un signe de tête à la personne qui vous a été présentée un vendredi lors d’une soirée. Finalement, vous retrouvez l’un de vos amis d’enfance en faisant la queue pour montrer votre ticket. Certains lisent. D’autres écoutent de la musique. Mais nous ne sommes pas à la gare routière. Nous sommes à l’aéroport de Bruxelles un jeudi soir. Tout le monde est en costume ou en tailleur, un peu las après une dure semaine de travail, les journaux du continent coincés sous le bras. Certains feuillettent avec perplexité le traité de Lisbonne version abrégée. Tout le monde est là pour la même raison. Tout le monde parle de la même chose. Tout le monde pose la même question : « Vous rentrez pour voter ? Oui. »

Des Irlandais en colère

(Timothy Greig/ Flickr)En refusant à ses citoyens expatriés la possibilité de prendre part au processus politique, l’Irlande se place dans une situation très inhabituelle dans un monde où la globalisation est de plus en plus marquée. Il n’y a aucune loi interdisant le vote à l’étranger, mais il n’y a simplement aucune loi le facilitant. La procédure de vote pour les Irlandais installés à l’étranger est simple : prendre un billet d’avion et rentrer voter. Pour les Irlandais vivant au Royaume-Uni ou en Europe continentale et qui résident toujours légalement en Irlande, voter est une possibilité, quoique coûteuse et peu aisée. Beaucoup ne peuvent se le permettre, par manque de temps ou d’argent. « Ce n’est pas que je ne veux pas voter », explique Neil Nohan, actuellement étudiant à la Royal Holloway University dans le Surrey, « mais cela signifie manquer une journée de cours et payer environ 100 euros un billet d’avion pour rentrer à la maison. L’équivalent de mon budget hebdomadaire ! », poursuit-il.

« Je suppose que puisque je ne paie pas d’impôts en Irlande, je ne dois pas avoir le droit de voter »

Pour ceux installés à Bruxelles, le vote revêt une plus grande importance et la plupart va faire plus d’efforts afin de peser dans le vote. Sheena McLoughlin, d’Ashbourne dans le comté de Meat, va emprunter le fameux vol Bruxelles-Dublin le 1er octobre. « C’est ennuyeux car le prix du billet est assez élevé, admet-elle, mais en même temps, j’aime renter à la maison et j’ai une bonne excuse pour passer un week-end là-bas. » Sheena fait partie de ces chanceux qui ont le choix. Pour les milliers d’Irlandais vivant aux Etats-Unis, en Australie, en Nouvelle-Zélande ou plus loin encore, déposer leur bulletin dans l’urne lors du prochain vote est tout bonnement impossible. « Je suppose que puisque je ne paie pas d’impôts en Irlande, je ne dois pas avoir le droit de voter », déclare Aoife Walsh, institutrice en école primaire installée en Nouvelle-Zélande depuis deux ans. « Mais quand mon ami vivait avec moi en Irlande, il pouvait voter par voie postale ! » Cette possibilité existe pour les citoyens irlandais, mais elle est réservée aux diplomates et aux membres de l’armée postés à l’étranger, aux étudiants des universités irlandaises qui étudient trop loin de leur circonscription électorale et aux handicapés et malades dans l’incapacité de se déplacer au bureau de vote.

Influencer le résultat

Elaine O’Connell, du comté de Cork, ne rentrera pas à la maison cette année : « Je l’ai fait la dernière fois, et j’ai dû prendre sur mes jours de congés. Cette année, ce n’est pas possible puisque nous préparons un grand événement. C’est vraiment frustrant de devoir rentrer pour voter. Toutes les personnes qui détiennent un passeport irlandais devraient pouvoir voter dans l’ambassade la plus proche ! » Mais cette opinion n’est pas partagée par tous. De nombreux citoyens installés à l’étranger (pour la plupart aux Etats-Unis), enfants ou petits-enfants d’Irlandais, ont eu la possibilité d’obtenir la nationalité irlandaise.

« Ça m’apparaît totalement ridicule d’exclure les expatriés irlandais du vote »

Beaucoup avancent que leur vote fausserait le résultat. D’autres soutiennent que les expatriés ont perdu le contact avec les réalités du pays et qu’ils ne seraient donc pas en mesure de voter en pleine connaissance de cause. Les opinions à ce sujet sont parfois très tranchées. « Aussi longtemps que l’on accordera au hasard la nationalité irlandaise à des gens qui n’ont jamais vécu ou travaillé dans ce pays, il faudra limiter le droit de vote aux personnes directement concernées : nous », déclare Fergal Townsend, chauffeur de taxi à Dublin.

Le problème avec le traité de Lisbonne, c’est que le résultat du référendum concerne toute l’Europe. « Ca m’apparaît totalement ridicule d’exclure les expatriés irlandais du vote. Il s’agit du groupe qui, le plus souvent, a l’opinion la plus précise de l’Irlande et de sa position dans l’Union européenne et dans le reste du monde », constate Elaine O’Connell. Le 2 octobre, le destin du traité se jouera sans elle, et sans le million d’Irlandais qui a quitté le pays pour vivre ou travailler à l’étranger. Le 3 octobre, le même groupe se rassemblera à l’aéroport de Dublin, les journaux locaux à la main cette fois. Qu’importe les Unes, ils auront joué leur rôle. Ils auront été les heureux élus.