Politique

Théâtre de l’absurde dans la politique tchèque

Article publié le 18 septembre 2006
Article publié le 18 septembre 2006
Campagne électorale coup de poing, bouleversement de l’échiquier parlementaire, arbitrage à la dernière minute du chef de l’Etat : c’est un véritable marivaudage politique qui s’est joué à Prague ces derniers mois.

La mascarade semble enfin terminée. Le 4 septembre dernier, le Président tchèque Vaclav Klaus a nommé comme Premier ministre Mírek Topolánek, son ami au sein du parti de la droite conservatrice, l’ODS.

Topolánek va donc diriger un gouvernement minoritaire, qui devra d’ici un mois se soumettre à un vote de confiance du Parlement. « Je souhaite que le cabinet gagne la confiance des parlementaires et qu’il puisse enfin prendre les mesures dont notre pays a besoin, après ces longues années de politiques d’incapables » a dit Topolànek lors de sa prestation de serment. Mais Jiri Paroubek, l’ex Premier ministre socialiste et nouveau leader de l’opposition socialiste, ne l’entend pas de cette oreille. Sa réplique a fusé, immédiate : « vous n’obtiendrez aucune voix de nos députés ».

Combat à mains nues télégénique

C’est au printemps dernier que le rideau de cette tragi-comédie s’est levé : la campagne électorale parlementaire commence. Les deux adversaires légendaires, le Premier ministre Paroubek et le représentant de l’ODS Topolánek commencent les hostilités en se jetant les accusations à la figure : « Justice ! Avenir ! Espoir ! Il ment ! ». Autre fait d’arme : lors de débats particulièrement animés, le ministre de la Santé reçoit une gifle violente de la part d’un rival. Refusant de se laisser faire, le haut dignitaire retrousse aussitôt ses manches et se jette dans un combat à mains nues avec son assaillant sous les yeux des caméras. Et les encouragements des Tchèques.

Le deuxième acte se déroule après les élections du 4 juin : cent sièges vont à la gauche, composée de communistes purs et durs et de sociaux-démocrates tandis que cent autres filent dans le giron de la droite, composée de bourgeois, de chrétiens-démocrates et des Verts.

Les électeurs n’en croient pas leurs yeux : 100 sièges contre 100, la combinaison est hautement improbable. Et dans quel autre pays des communistes se présentant avec un programme digne des années 80 arrivent-ils à emporter quasiment une voix sur cinq ? Et où ailleurs dans l’ancien bloc de l’Est, des Verts sont-ils élus au Parlement ?

Les sables mouvants de l’élection

Les parties négocient durement sur la scène politique. Un processus électoral transformé en sables mouvants déstabilise les coalitions en présence. Les électeurs, impuissants assistent à l’émergence d’un véritable fossé politique.

A gauche se tient Paroubek, boudeur. Derrière lui, longtemps mis au ban du jeu politique tchèque, les communistes, véritables vétérans endurcis par la Deuxième Guerre mondiale. Sur la rive droite, Topolánek a engagé de longues discussions avec le leader des Verts Martin Bursík et le chrétien-démocrate Miroslav Kalousek. Son idée : « Formons un gouvernement à nous trois. Nous introduirons un impôt à taux unique, protégerons l’environnement et aiderons les agriculteurs. ».

Parmi la multitude de propositions, une seule certitude : les communistes ne doivent en aucun cas entrer en scène. L’issue du drame repose entre les mains des sociaux-démocrates Mais le Premier ministre en fonction Paroubek hésite encore. Début août, Bursík, déboussolé décide de jeter l’éponge : « J’arrête. On n’arrivera jamais à composer une majorité », lance t-il à un Topolánek dépité.

Même scénario du côté de Paroubek. Car, hormis les sociaux-démocrates, personne ne veut se mélanger aux communistes. Va-t-il faire une offre à Topolánek ? Non. Au lieu de négocier avec son rival, Paroubek menace avec un rire malicieux le leader chrétien-démocrate Kalousek « Si vous ne faites pas partie de notre gouvernement, il y aura de nouvelles élections. Et qui sait si quelqu’un votera encore pour vous… »

Deus ex machina

C’est là que Kalousek le bon chrétien perd la foi, prend peur et embarque pour la rive gauche. Devant une Tchéquie ébahie, il annonce : « le pays a besoin d’un gouvernement. Nous, les chrétiens-démocrates, nous allons nous sacrifier. Nous avons décidé de nous allier avec les communistes. » Peu de temps après, il est exclu du parti.

Le troisième acte est mis en place fin août : Topolánek et Paroubek arrivent enfin à s’entendre. Les cadavres sortent du placard et le pays menace de s’effondrer. C’est alors que le président Vaclav Klaus apparaît comme par enchantement, tel le deus ex machina assis sur un nuage, criant aux leaders politiques qui se déchirent.

« Les enfants, calmons-nous, nous pouvons tirer à la courte paille », jette t-il en substance. « D’abord, je prends Topolánek comme Premier ministre, et s’il n’arrive pas à obtenir une majorité, Paroubek redeviendra chef du gouvernement. Puis à nouveau Topolánek. On va pratiquer ce petit jeu jusqu’au printemps prochain. Et s’il reste des électeurs intéressés par la politique de notre pays, ils pourront aller voter. Jusque là, personne ne décide de rien. Et moi je représente le pays. Et si cela continue, je remets Vaclav Havel sur scène et j’en fais le fou du roi.» La Tchéquie, sidérée, ricane aux premières loges.

Comment le drame politique tchèque va-t-il se finir? Chacun l’ignore. La suite au prochain épisode.