Politique

Stratégie 31 et indignés russes : nouveau cocktail Limonov ?

Article publié le 29 novembre 2011
Article publié le 29 novembre 2011
Seulement deux semaines après les manifestations des indignés en Europe, les Russes défilent à leur tour dans les rues et sur les places. Pourtant, il ne s’agit pas pour eux de la cupidité de leurs dirigeants, mais de la violation de leur droit à la liberté de réunion.

Nous sommes le 31 octobre. Il est cinq heures et demie sur la place Vostaniïa dans le centre de Saint-Pétersbourg. Une bonne heure et demie avant l’heure de pointe, la circulation est à l’arrêt. Toutes les trois minutes ou presque, le hurlement de la sirène d’une voiture de police retentit dans l’air. Un flot incessant de véhicules de patrouilles bloque la rue du centre-ville à la perspective Nevski (avenue principale de Saint-Petersbourg,ndlr) et redirige la circulation vers la Cathédrale Saint Isaac. C’est là que des centaines de manifestants, connus sous le nom de « trente-et-unistes » se retrouvent pour organiser les prochaines manifestations pacifiques contre le gouvernement. Ils veulent montrer au monde que leur gouvernement ne respecte pas les droits fondamentaux des citoyens russes établis par leur Constitution.

Le nom « stratégie-31 » fait référence au 31ème article de la Constitution russe, qui à l’origine garantit aux russes le droit à la liberté de réunion. En 2009, Edouard Limonov (c'est aussi le personnage de fiction du dernier roman d'Emmanuel Carrère, vainqueur du prix Renaudot 2011, pour son roman Limonov, ndlr) le fondateur du parti national bolchevik (PNB) et l’un des chefs de la coalition d’opposition « L’Autre Russie », a annoncé que les manifestations se tiendraient, les 31 de chaque mois, des journées pour dénoncer ce qu’il voit comme une violation de promesse de la part du gouvernement russe.

Laissez-les jouer au badminton

Le spectacle à Moscou est aussi chaotique qu’à Saint-Pétersbourg. Au nord-ouest de la capitale, à la station de métro Mayakovskaya, des soldats commencent à faire fuir des photographes et des journalistes réunis pour assister à la scène. Une heure plus tard, la police et les militaires bloquent la zone des passages souterrains où environ deux cents militants sont réunis près de la place Triumfalnaya, clamant des slogans sur la liberté de réunion. On estime qu’au moins cent personnes ont été arrêtées rien qu’à Saint-Pétersbourg et Moscou, même si les défilés sont pacifiques et ont lieu aujourd’hui sous forme de slogans, de prospectus et, étrangement, de matchs de badminton. De nombreux protestataires à Saint-Pétersbourg sont apparus munis de raquettes et de volants de badminton et ont commencé à jouer en public, jouant sur les mots de Medvedev qui a déclaré récemment que le badminton était un « sport qui favorise le succès ». Natalia Zvyagin du groupe interrégional des droits de l’hommea déclaré sur novayagazeta.ru, le journal le plus libéré de Russie, « Nous jouons au badminton car nous suivons les conseils de notre président, qui a dit qu’on pouvait le faire n’importe quand, n’importe où, à n’importe quel âge. » Deux joueurs ont été arrêtés par l’unité antiémeute, malgré les cris de leurs camarades manifestants : « Mais Medvedev lui-même a dit à tout le monde de jouer au badminton ! »

Les protestations se propagent à Dresde et à Londres

« Mais Medvedev lui-même a dit à tout le monde de jouer au badminton ! »

La manifestation d’aujourd’hui a peut-être été plus légère sur certains aspects, certes, mais il est important de rappeler que la première manifestation s’est tenue sur la place Triumfalnaya à Moscou le 31 juillet 2009. Trois ans plus tard, c’est toujours le point de rassemblement régulier des « trente-et-unistes » moscovites. Les protestations se sont actuellement répandues dans d’autres villes russes et même à l’étranger au sein de communautés de dissidents russes en colère. Par exemple, le mois d’octobre 2011 a vu pour la première fois l’une de ces manifestations à Dresde, tandis que d’autres ont eu lieu à Londres précédemment. Aucune réunion civique sur le sol russe n’a pour le moment subi de sanction explicite de la part des autorités urbaines.

Les protestations suivent généralement un thème, la dernière étant les élections régionales et présidentielles qui vont bientôt avoir lieu en Russie. Le slogan « Élections sans opposition – un crime ! » a été publié sur le site internet de stratégie-31, en réaction à l’annonce, en septembre dernier, de l’échange des fonctions du président russe Dmitri Medvedev et du Premier ministre Vladimir Poutine. Le duo compte échanger les rôles au sein du Kremlin, avec l’approbation quasi unanime des autres candidats, dans un mouvement que beaucoup de russes qualifient d’antidémocratique. Les organisateurs de stratégie-31 appellent à présent les citoyens russes à boycotter les élections. Le groupe a planifié une manifestation supplémentaire pour le 4 décembre sur la place Triumfalnaya, le jour des élections parlementaires russes. Malgré leur moyen d’expression politique particulier, ce qui ressort de la persévérance des « trente-et-unistes » face à l’adversité, c’est que le mouvement sous-jacent émane d’un sentiment bien plus enraciné.

Photos : Une (cc) osipovva/flickr