Politique

Simon Wheatley : « La photo m'aide à rester humble »

Article publié le 23 mars 2007
Article publié le 23 mars 2007
La violence dans l'objectif : Simon Wheatley, 37 ans, Britannique d'origine asiatique est un photographe de l'agence Magum. Il shoote les jeunes défavorisés des banlieues de Londres, Paris ou Amsterdam.

«La chose la plus importante que j'ai probablement faite dans ma vie a été de quitter l'Angleterre et d'abandonner cette idée de devenir photojournaliste.» La phrase est de Simon Wheatley, photgraphe pour l'agence Magnum, résidant à Londres.

En retard, j'ai rendez-vous avec lui au Tay Do Café, un restaurant vietnamien de Londres. Je tente de me frayer un chemin dans la foule, bousculant les passants dans ma précipitation. Devant moi marche un homme vêtu d'un pull-over rouge à capuche. Les mains dans les poches, il balance ses bras d'avant en arrière au rythme de ses pas. Je ralentis et jette discrètement un coup d'œil derrière moi. Il me semble reconnaître ce visage. « Simon Wheatley ? » L'homme sourit. Je me présente. Il me gratifie d’une petite tape dans le dos et nous nous remontons la rue tout en discutant.

Nous sommes à présent attablés dans un petit restaurant vietnamien de l’East End londonien. Nous parcourons le menu à la recherche de la sacro-sainte soupe de nouilles. Car nous avons certains points communs : en plus d'être tous deux d'origine asiatique, nous prenons toujours un grand bol de noodles au petit déjeuner.

« Parlez-moi de vous », me demande alors Wheatley. Je lui explique brièvement que je suis germano-vietnamienne. « Que savez-vous de moi ? », poursuit-il. J’ai lu qu'il travaille pour l'agence Magnum et qu'il photographie essentiellement des enfants violents, issus de milieux défavorisés. Je lui pose alors ma première question : pourquoi avoir choisi ce métier ?

« La photo m'aide à rester humble », me dit-il. Lui qui caressait le rêve de vouloir être écrivain a renoncé parce qu'il ne pensait pas être à la hauteur. « Lorsque je lis Gabriel Garcia Marquez, je sais que je n'aurais jamais pu écrire d’aussi belles choses. Je pense être plus doué dans le domaine qui est le mien », ajoute-t-il. Mais sa passion de la photo ne l'empêche pas d’imaginer des scénarios : « Je veux être auteur et raconter mes propres histoires. Cela ne me suffit pas que mes photos soient publiées dans des magazines. »

Né à Singapour, Wheatley a obtenu un diplôme en études de civilisation américaine à l'Université de Manchester, vécu à Budapest au milieu années 90 puis s'est installé à Amsterdam où il s'est intéressé au déclin de l'ère 'libérale'. Depuis 2005, il est membre de l'agence Magnum et il prépare actuellement un livre.

Le sujet ? À Londres, en Hollande et en France, dans les banlieues et les logements sociaux, le quotidien d'une jeunesse désabusée et désemparée. C'est en 1998 que Wheatley a commencé à photographier de jeunes Londoniens issus de milieux défavorisés. Il les a suivis et a vu nombre d'entre eux devenir des adolescents difficiles et perturbés. « De la racaille », pour reprendre les propos tendancieux du ministre français de l'Intérieur Nicolas Sarkozy.

Wheatley veut faire découvrir leur univers pour remettre les pendules à l'heure et casser l’image négative que la presse a donnée d’eux. « Le déclin des petites communautés constitue un problème majeur et la violence chez les jeunes est un phénomène inquiétant qui se manifeste actuellement en Hollande et en France. Même à Londres, la situation est instable », déplore t-il.

Autre pays, autre monde

Nos bols de soupe arrivent alors que nous discutons de ce qui différencie ces jeunes Européens les uns des autres. Wheatley assaisonne sa soupe de sauce piquante tandis qu’il m’expose la situation aux Pays-Bas. Là-bas, l’islam semble avoir redonné espoir à de nombreux jeunes en se posant en filet de sécurité. Idem en Angleterre.

« Hélas, je peux vous dire pour les avoir rencontrés que ces jeunes dont je vous parle sont majoritairement mauvais. Il se disent musulmans mais ne sont pas de bons croyants. Ils volent et se défoncent à longueur de journée. Pourtant, ils ont en eux un je-ne-sais-quoi qui les pousse à survivre», reprend Wheatley. Nombreux sont ceux, dans des familles chrétiennes par exemple, qui pensent que ce dernier rempart est en train de tomber.

En France, cette foi a été mise en pièces par des bandes de jeunes d’origines diverses, rendus furieux par les injustices sociales et le racisme auquel ils doivent faire face au quotidien. « Il règne en France une pagaille indescriptible. Les banlieues sont en guerre et la drogue et la violence ne sont que la partie émergée de l’iceberg », m’affirme Wheatley.

Il me raconte alors l’histoire d’une jeune femme qui persistait à ignorer un jeune Franco-algérien à chaque fois qu’il se présentait à l’ANPE. Tellement absorbé par son récit, Wheatley en oublie de mangera lors que sa soupe refroidit.

À travers ses propos transparaît son engagement sincère auprès de la jeunesse des banlieues. Mais un tel degré d’implication peut être dangereux. Difficile après s’être autant investi de faire abstraction de ce que l’on a vécu. C’est grâce à une curiosité et à un intérêt sincères pour tous ces jeunes que Wheatley a pu pénétrer dans leur univers.

Etre cool

« Ces jeunes ont tous en commun d’être à des lieues des débats politiques abstraits qui se tiennent sur les chaînes de télévision françaises et britanniques., explique Wheatley. Quant à leurs histoires, elles sont ce qu’elles sont, des fragments de vie captés par l’objectif d’un photographe qui n’aura passé que quelques années avec eux. Lui se considère même comme un « imposteur » incapable de parler statistiques et recherches sociologiques. C'est peut-être ce dont ces gamins ont besoin.

Son travail, pour lequel il a dû également s’intéresser à la musique qu’écoutent les jeunes, a attiré de nombreux sponsors. Il a été contacté par des entreprises comme McDonalds ou Virgin Mobile, qui ont pris ses photos pour de potentielles campagnes publicitaires. « Eux trouvent mon travail cool. Mais la désintégration sociale est loin d’être cool. J’apprécie le hip hop et le jazz parce qu’ils se font l’écho d’une Amérique défavorisée. À Londres, la musique représente une part importante du travail même si elle n’est qu’accessoire. J’ai voulu comprendre pourquoi la musique est l’unique source d’inspiration pour de nombreux jeunes », analyse Wheatley.

C’est son intérêt pour les problèmes de société qui l’a tout naturellement conduit à travailler pour l’agence Magnum. Là, les photographes « ne se préoccupent pas de ce qui est cool ou de ce qui ne l’est pas ». Un travail qui reste le meilleur moyen pour Wheatley d’explorer le monde, en quête de nouveaux sujets.

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