Politique

« Sexe, mensonges et médias » ou le ménage à trois par Jean Quatremer

Article publié le 24 avril 2012
Article publié le 24 avril 2012
Jean Quatremer, correspondant de Libération à Bruxelles a été le premier journaliste à évoquer en 2007 sur son blog le problématique rapport aux femmes de Dominique Strauss-Kahn. Aujourd’hui, il vient d’écrire un livre sur l’affaire DSK et sur ses conséquences dans le journalisme. Tout un programme.

Lire l'article de Jean Quatrmer : « DSK : tempête dans un verre d’eau »

Il avait pourtant tiré la sonnette d’alarme. En juillet 2007, Jean Quatremer, correspondant du quotidien Libération à Bruxelles, publie un article sur son blog, Les coulisses de Bruxelles, à propos des tendances licencieuses d’un certain Dominique Strauss-Kahn. A l’époque, DSK n’était pas encore patron du FMI et ne connaissait que de loin la responsable du département Afrique du FMI, Piroska Nagy. Pourtant, Quatremer écrivait : « Le seul vrai problème de Strauss-Kahn est son rapport aux femmes. Trop pressant, il frôle souvent le harcèlement. Un travers connu des médias, mais dont personne ne parle… » Libération n’a jamais voulu publier le post du journaliste dans son édition papier.

Six mois après, voilà que le FMI diligente une enquête interne pour abus de pouvoir contre son propre directeur. DSK aurait eu une liaison peu consentie avec Nagy. Puis, comme chacun sait, est venu le 14 mai 2011 et l’affaire du Sofitel. Aujourd'hui, Jean Quatremer a écrit un livre, Sexe mensonge et médias, revient longuement sur l’épisode et disserte sur l’attitude du journaliste à avoir face au triptyque. Interview.

cafebabel.com : Est-ce que la connivence entre journalistes et politiques est une spécificité française, y a-t-il des cas similaires au sein des instituions européennes ?

Jean Quatremer : Il y a eu une époque où les journalistes étaient dans une connivence très forte avec les institutions européennes, qui a pris fin avec la chute de la Commission Santer (de l’époque où Jacques Santer présidait la Commission européenne, de 1995 à 1999). Un des problèmes de ces relations c’est que lorsqu’un journaliste épouse un politique, il apporte dans sa corbeille de mariage son carnet d’adresses. C’est le cas d’Anne Sinclair et de Dominique Strauss-Kahn. Elle a amené des amis journalistes qui ont défendu le couple au moment où l’affaire du Sofitel a éclaté. On voit le piège de ces relations : non seulement le journaliste tombe dans la connivence, mais son entourage aussi.

cafebabel.com : Est-ce qu’à Bruxelles il y aurait des comportements similaires à celui de DSK ?

« En25ans de journalisme, c’est la première fois que je rencontre un politique qui se comporte de cette façon-là avec les femmes. »

Jean Quatremer : En 25 ans de journalisme, c’est la première fois que je rencontre un politique qui se comporte de cette façon-là avec les femmes. Je n’ai pas enquêté dans sa chambre à coucher, j’ai recueilli des témoignages qui confirmaient que le personnage avait un problème. Au-delà de ça, si j’entends parler d’un politique européen qui harcèle une de ses subordonnées, et que je réunis les preuves, je sortirai l’affaire.

cafebabel.com : Vous dites qu’Anne Sinclair défend une vision « pompidolienne » (relatif à l’ex-président Georges Pompidou, ndlr) de la société, en référence à l’article 9 sur la protection de la vie privée (face aux médias). Est-ce qu’il faut être de droite pour défendre une vision ancienne de la société ?

Jean Quatremer : Non ! Justement, depuis que j’ai publié ce livre, la presse de gauche ne me soutient pas, même dans mon propre journal, qui est heureusement en train de changer grâce à Nicolas Demorand (patron de Libé, ndlr). Mais je trouve ça succulent de voir des gens de gauche défendre une vision de la société qui date de Pompidou, puisque l’article 9 était une loi attentatoire à la liberté de la presse.

cafebabel.com : En 2007, vous publiez l’article sur DSK dans votre blog, ce que vous n’auriez pas pu faire dans la version papier de Libération. Est-ce que la fréquence de sujets liés au sexe sur Internet a aussi libéré la parole des journalistes ?

« Si les journalistes croient qu’ils vont pouvoir survivre en pratiquant la dénégation du monde réel, ils se fichent le doigt dans l’œil. »

Jean Quatremer : Internet est en train de transformer profondément la presse. C’est pour ça que j’ai fait ce livre. Si la presse ne s’adapte pas rapidement, nous allons disparaître. Parce que l’information n’est plus seulement verticale, elle est horizontale. Si les journalistes ne s’adaptent pas à cette nouvelle réalité, les gens se nourriront de rumeur. Si les journalistes croient qu’ils vont pouvoir survivre en pratiquant la dénégation du monde réel, ils se fichent le doigt dans l’œil. L’annonce de l’arrestation de DSK est partie de Twitter, a été reprise par le site Atlantico, puis par les sites des journaux, et donc il fallait enquêter sur DSK. Les puissants bénéficient d’une omerta, mais s’ils chutent ils voient l’horreur de cette soi-disant transparence médiatique qu’on applique à tout le monde.

Lire l'article original sur le blog de nos potes de Bruxelles.

Photos : Jean Quatremer Une  © courtoisie de la page Facebook de Jean Quatremer ; texte : Une Libé (cc) patrickpeccatte/flickr, ; Vidéo (cc) tv5monde/YouTube