Politique

Selah Sue, 21 ans : Funky Kingston à Louvain

Article publié le 24 décembre 2010
Article publié le 24 décembre 2010
Elle a tout d’une chanteuse de soul américaine, voire jamaïcaine, mais Selah Sue pourrait aussi bien être une jeune belge comme les autres : un visage d’ange et l'âge de traîner les pieds en amphi. Rencontre avec le nouveau diamant brut groove et reggae du « plat pays » qui est le sien.

Quand j'ai confié à un ami que j'allais rencontrer Sanne Putseys, alias Selah Sue, voici la première chose qu’il m’a demandée : « C'est elle qui a une mère belge et un père jamaïcain ? » C’est peut-être ce que s’est dit le chanteur à succès Milow quand il a décidé de l'aider à lancer sa carrière. A 17 ans, l'auteur et interprète d'Ayo Technology lui propose de l’accompagner sur scène. Ensuite, tout s’enchaîne à la vitesse de l’éclair, entre les premières parties d'artistes tels que Moby, Simply Red, Jamie Lidell, Keziah Jones ou Sébastien Tellier, la participation aux festivals rock les plus prisés d'Europe, les shows télévisés et la préparation de son premier album prévu pour février 2011. Pfiou !

Création et dépression

A 17 ans, ellle est repérée par Milow et partage la scène avec Moby ou Keziah Jones !Selah n’a pourtant que 21 ans. Derrière ses longs cheveux blonds, sa peau presque diaphane, ses immenses yeux bleus et son regard mutin se terre une voix soul et éraillée qui rappelle les plus grands noms de la chanson féminine : « C'est vers l'âge de 15 ans que j’ai réalisé que j'arrivais à imiter facilement les chanteuses que j'écoutais alors en boucle, comme Lauryn Hill, Erykah Badu ou Meshel Ndegeocello, et qu'en plus j'avais une bonne oreille ! »

Dans ce morceau, aux riffs proche de Patrice, la jeune Belge laisse éclater son style reggae muffinUne voix inédite vibre dans ce corps de porcelaine, mais rien à voir avec une quelconque ascendance jamaïcaine ! Selah est 100% Belge, née à Leefdaal, près de Louvain, du côté flamand du « plat pays » et sa jeunesse n’a pas été facile, de nombreux ados se reconnaîtront dans ses paroles : « Alors que j'étais une petite fille pleine de joie de vivre, mon adolescence a été un cap particulièrement délicat à franchir. J'étais alors une jeune femme plutôt renfermée, avec d’importantes sauts d’humeur et des états parfois dépressifs ». C’est peut-être là plus que dans les gènes qu’il faut chercher les raisons d’une telle gouache derrière son apparence si apaisée. Ajoutez à cela une facilité déconcertante à écrire – elle a commencé à composer à 15 ans – et à utiliser ses cordes vocales pour rapper et mêler des sonorités suaves et des refrains puissants... Et vous obtenez son bouillonnant morceau Raggamuffin :

Selah la belle et Sue la bête

De quoi parle-t-elle dans ses textes ? D’émotions, de sentiments qu’elle se plaît à disséquer, en anglais malgré la difficile maîtrise de toutes les subtilités syntaxiques et lexicales, parce que « chanter en néerlandais ne sonnerait pas bien ». Rien d'étonnant à ce qu'elle ait entamé une année de psychologie à l'université de Louvain. A voir la jeune femme rayonnante assise en face de moi, je me dis que la musique est peut-être une meilleure thérapie : « Quand j'avais l'impression de flancher, je pouvais écrire sur mes questionnements. Mais ces derniers temps, tout a été tellement génial pour moi que les doutes que je pouvais avoir sur ma propre personne se sont dissipés. A présent, c’est comme si j’étais trop heureuse pour écrire. » Attendez, sa musique empreinte encore beaucoup à sa mélancolie passée. Break, sa chanson préférée, parce qu’« au delà de la mélodie, de l’enchaînement des accords, je suis reliée aux choses profondes qu'elle exprime », en est une de ses plus belles preuves.

C’est par la sensibilité qu’elle accroche le public sur scène. A LaBoule Noire le 7 décembre, elle nous berce en douceur avec des mélodies soul et des textes sentimentaux. Ben Harper n’aurait rien à redire. Puis c’est l’explosion. Le reggae et le rap prennent le dessus, l’ambiance se réchauffe dans la salle parisienne du quartier de Pigalle où la jeune belge se laisse aller sa théâtralité sans aucune retenue… Enfin presque : « Si les vibrations sont bonnes, c'est vrai que je me laisse facilement aller sans trop réfléchir. Mais malgré tout, je suis timide et je me sens rassurée quand je peux me réfugier derrière ma guitare. Quand je chante sans elle, ça peut parfois devenir compliqué pour moi et je dois réfléchir à l’avance à ce que je vais pouvoir faire de mes bras par exemple. Ce côté théâtral n'est pas forcément spontané ! »

Amy Winehouse belge ?

La chanteuse cache parfois sa timidité derrière sa guitareSelah Sue est jeune mais déterminée. Elle cherche à tout prix à ne pas devenir une « look like », même si elle ne rejette pas les comparaisons faites avec des chanteuses telles que Lauryn Hill, Amy Whinehouse ou Duffy. « C’est très flatteur et puis au final, on me compare avec tellement d'artistes différentes, que je n'ai pas l'impression d'être la copie d'une artiste en particulier », dit-elle avec le sourire. 

Son ascension est fulgurante mais on la sent néanmoins très réfléchie. A 16 ans, elle a refusé un contrat avec Universal car elle ne se sentait pas prête. « Ce n'était pas le bon moment. Je n'étais alors même pas certaine de vouloir faire de la musique mon métier ». Soutenue, sa famille lui a assuré qu’elle pouvait arrêter dès qu’elle ne s’amuserait plus : « Eh oui, j’arrêterai, même si pour l’instant la question ne se pose pas. » Le doute s'est dissipé, elle ne pourrait envisager sa vie sans la musique qui occupe la majeure partie de son temps avec la préparation de son album. Ce dernier mêlera tous les styles de son répertoire (reggae, soul, hip-hop et rythmes plus lents) et sera « intense, psychologique, mélancolique, méditatif et sombre », dévoile-t-elle. Loin d'Amy Winehouse et proche de Kingston, Selah Sue commence à creuser son sillon.

Photos : en couleur : ©Rob Walbers ; en noir et blanc à la Boule Noire : ©Michela Cuccagna/courtoisie de Selah Sue/myspace