Politique

Sarkozy & Co : les petits cailloux de l'euroscepticisme

Article publié le 19 juin 2007
Article publié le 19 juin 2007
L’arrivée au pouvoir d’une nouvelle génération de dirigeants politiques dans plusieurs pays européens va t-elle relancer l'euroscepticisme ?

Dans un petit village d’irréductibles Gaulois…

Nicolas Sarkozy a remporté les élections présidentielles en France en s’appuyant sur un discours conservateur, agréementé de clins d’œil à l’attention de l’électorat de gauche. Libéral sur certains points, comme sa proposition de défiscalisation des heures supplémentaires, il n'a pas hésité se montre protectionniste sur d’autres. Durant toute sa campagne, le nouveau locataire de l'Elysée a plaidé pour un cadre strict protégeant les secteurs stratégiques nationaux, comme celui de l’énergie.

Sa politique européenne n’échappe pas non plus à une certaine ambivalence, oscillant entre la réaffirmation d’un sentiment national et sa volonté de donner une nouvelle impulsion à la construction européenne. Sarkozy ne se dit pas hostile à une intégration politique approfondie mais exige que celle-ci soit circonscrite dans des limites claires. Par ailleurs, fin stratège, il a adapté son opinion sur le traité constitutionnel au gré des circonstances : partisan du ‘oui’ en 2005, il se pose désormais en adepte d’une version ‘light’ du texte avec sa récente suggestion de ’mini-traité’.

Le 5 mars dernier, profitant de sa présence à une convention du Parti populaire espagnol (PPE), Nicolas Sarkozy a eu l’occasion de s’exprimer sur l’Europe, sans la retenue inhérente aux périodes pré-électorales. Bien qu’il ait reconnu la nécessité d’insuffler une impulsion nouvelle à l’Union, il a qualifié la politique de Bruxelles d’ «opaque », « peu efficace » et largement perçue « comme une menace ». Dans un autre contexte, il a en outre déclaré, se référant notamment à la France, que « les peuples n’acceptent plus de voir leur identité, leurs repères politiques et culturels se perdre dans cet ensemble ». Si ses nouvelles fonctions le contraindront sans doute à agir avec pragmatisme, Sarkozy semble pour l'instant vouloir prendre en compte les inquiétudes à l’égard de la construction d’une Europe du ‘grand tout’ libérale.

De l’autre côté de la Manche

Tony Blair quittera ses fonctions de Premier ministre britannique et de leader du Parti travailliste le 27 juin prochain, au profit de Gordon Brown, l’actuel Ministre des finances du Royaume-Uni. Homme politique complexe, Tony Blair a largement entretenu le flou autour de sa vision des relations anglo-européennes. Pour lui, l’Europe est avant tout un gigantesque marché de libre-échange : un point plutôt positif au pays de l’euroscepticisme !

En comparaison, la position de Gordon Brown à l’égard de l’Europe semble nettement moins enthousiaste que celle de son prédécesseur. Dans un texte publié en 2005 intitulé ‘Global Europe’, il développait une conception de l’Europe, placée sous le signe de ce qu’il nomme « l'européisme réaliste ». Dans cet ouvrage, l’ancien Chancelier de l’Equichier explique que « l’Europe ne présente une utilité pour la Grande-Bretagne sur le plan politique que dans la mesure où elle l’aide à affronter des menaces mondiales ». Dès lors, Brown se fait l’apôtre d’un approfondissement du marché unique en même temps que du maintien de la « primauté de l’intérêt national ».

La crise de confiance polonaise

Les autorités estoniennes ont récemment décider de déplacer un monument qui honorait à Tallin la mémoire des soldats de l’Armée rouge ayant libéré l’Europe du nazisme. Une décision qui a engendré une crise diplomatique entre l’Estonie et Moscou. Cet événement a soumis la solidarité de l’Union à rude épreuve. Si la crise a finalement trouvé une issue pacifique, les pays de l’Europe de l’Est n’en expriment pas moins, à de nombreuses occasions, leur méfiance à l’égard de leurs nouveaux alliés. Le cas de l’actuel gouvernement polonais en fournit certainement l’exemple le plus probant.

Dans le cadre des négociations énergétiques entre l’Union européenne et la Russie, Varsovie a largement affiché son désaccord vis-à-vis du projet d’oléoduc contournant son territoire et traversant la mer Baltique jusqu’à l'Allemagne, en usant notamment de son droit de veto. Le souvenir d’un passé conflictuel tant avec Berlin qu’avec Moscou contribue d’ailleurs à alimenter cette méfiance 'de principe'. Sur un autre plan, l’étroite alliance de la Pologne avec les Etats-Unis est fort peu appréciée du côté de Bruxelles et l’installation de prisons secrètes par la CIA sur les sols polonais et roumain est un autre sujet de discorde.

Autre grief exprimé par les autorités polonaises : la réforme de la procédure de prise de décision au sein du Conseil de l'UE, qui devrait s’appliquer dans le cadre du projet de ‘traité simplifié’. Tout comme l’Espagne, la Pologne avait accepté une réduction du nombre de sièges dont elle disposait au Parlement européen, passant de 64 à 50. En échange, elle recevait des voix supplémentaires pour les votes effectués au Conseil. Cependant, le système de prise de décision, sur lequel s’étaient accordés les Etats membres lors du sommet de Nice, a été remplacé entre-temps par le mécanisme dit de la ‘double majorité’, qui repose sur l’approbation de 55% des Etats membres représentant au moins 65% de la population de l’Union. En d’autres termes, la Pologne a renoncé à des sièges parlementaires sans obtenir aucune compensation. On comprend dés lors mieux les efforts qu’elle déploie aujourd’hui en vue de récupérer une partie de la marge de pouvoir alors concédée.

La Roumanie voit poindre la nostalgie

La Roumanie a célébré son accession à l’Union européenne au tout début de cette année 2007. La perspective des aides européennes, notamment destinées à un secteur agricole qui concentre 32% de la population active roumaine, a favorisé l’émergence d’une opinion favorable à l’intégration. Mais l'arrivée de Bucarest au sein des Vingt Cinq a néanmoins réveillé quelques soupçons chez certains Etats membres. L’Espagne, entre autres, a procédé à une limitation temporaire de la liberté d’entrée sur son territoire des citoyens roumains.

Utilisant cette suspicion étrangère, le Parti de la Grande Roumanie (PRM) recueille à l'intérieur du pays les suffrages des frustrés du système et est en passe devenir le porte-voix de l’anti-européisme. Troisième parti politique du pays, le PRM est aussi membre du groupe parlementaire d’extrême droite ‘Identité, tradition, souveraineté’ (ITS) au Parlement européen. Sa ligne ultra-nationaliste, qui s'exprime par exemple dans l’intolérance à l’égard de la minorité hongroise de Roumanie, contribue à nourrir les rancoeurs entre pays frontaliers. A l’instar de ses homologues européens, ce parti prône une identité nationale exclusive, mêlée à une nostalgie du passé communiste. S’il venait à l’emporter dans la conjoncture actuelle d’instabilité qui touche les institutions du pays, le nationalisme radical roumain pourrait bien devenir un nouveau grain de sable dans les rouages de la construction européenne.

Photos: Sarkozy (Guillaume Paumier/flickr); Brown (Tim Waters/Flickr); Kaczynski (Comission Européenne); Casa Poporului (TM_Boris/Flickr)