Politique

Sakhr Al-Makhadhi, la Syrie sur les ondes 

Article publié le 22 janvier 2014
Article publié le 22 janvier 2014

Sakhr Al-Ma­khadhi est blo­gueur et ex­pert de la Syrie pour la BBC. Né au Royaume-Uni d'un père arabe et yé­mé­nite et d'une mère an­glaise, son en­fance a été ber­cée par la po­li­tique et les jour­naux. Au­jour­d’hui, il n'a qu'un seul ob­jec­tif : ra­con­ter et ex­pli­quer le Moyen-Orient.

Londres est vaste et com­pli­quée, pleine de dif­fé­rences et de temps de dis­tances. Donc lors­qu’ar­rive le mo­ment de ren­con­trer Sakhr, nous nous met­tons d’ac­cord sur un point pré­cis : Ald­gate, à mi-che­min entre Sho­re­ditch et Far­ring­don. Même là, on se re­trouve à mar­cher cha­cun du côté op­posé de la rue, sans - heu­reu­se­ment - se perdre de vue. Une fois réunis, nous nous di­rigeons vers un Prêt à Man­ger avant de nous en­ga­ger dans une conver­sa­tion pas­sion­née sur le jour­na­lisme, la crise sy­rienne, l’en­vi­ron­ne­ment fa­mi­lial de Sakhr, et le Prin­temps Arabe.

Ar­rê­ter avec la su­per­fi­cia­lité

Lorsque je lui de­mande pour­quoi il est de­venu jour­na­liste Sakhr me ré­pond par l'his­toire : «  je suis né au Royaume-Uni, mais je suis d’ori­gine arabe. Le monde et la culture mé­dio-orien­tale ont tou­jours été au centre de ma vie. Mon père était un homme po­li­tique et j’ai grandi en étant in­formé de ce qui se pas­sait dans ces pays. J’ai vite com­pris qu’il y avait des his­toires qui n’étaient pas suf­fi­sam­ment dif­fu­sées, d’autres qui étaient trans­mises en Oc­ci­dent et aux gens du Royaume-Uni de façon su­per­fi­cielle : il s’agit d’his­toires qui valent la peine d’être do­cu­men­tées. » Sakhr a choisi de s’orien­ter vers des études en Re­la­tions In­ter­na­tio­nales : « je vou­lais ob­te­nir une connais­sance aca­dé­mique concer­nant la ré­gion mé­dio-orien­tale et de ses dy­na­miques po­li­tiques. Après mes études, je suis parti une année en Syrie pour étu­dier l’arabe : ayant grandi en An­gle­terre je ne l’avais ja­mais ap­pris. » Les fac­teurs qui l’ont en­suite conduit à exer­cer le mé­tier de jour­na­liste sont à la fois fa­mi­liaux et liés à ce qu’il voyait à la té­lé­vi­sion : « j’ai grandi pen­dant les an­nées 80, une pé­riode où Chan­nel 4 a in­nové jus­qu'à la façon de faire de la té­lé­vi­sion. À cette époque, mon père était en pleine ac­ti­vité po­li­tique et le té­lé­phone son­nait en per­ma­nence. Je l’en­ten­dais par­ler de po­li­tique en an­glais, en arabe. Et moi, je re­gar­dais les in­for­ma­tions dans les deux langues. » Pen­dant que Sakhr me parle, je réa­lise que nous sommes tous les deux issus de la « se­conde gé­né­ra­tion », lui avec un père yé­mé­nite et une mère an­glaise. Lui aussi a des ra­cines avec deux mondes et deux contextes dif­fé­rents. En somme, Sakhr a des liens aussi bien avec l’Oc­ci­dent qu’avec le monde arabe, c’est la rai­son pour la­quelle il a un point de vue nou­veau, ori­gi­nal et dif­fé­rent sur le Moyen-Orient.

Une des in­ter­ven­tions té­lé­vi­sées de Sakhr sur la BBC.

Du blog à la BBC

Avant de prendre contact avec la BBC, Sakhr se rend en Syrie pour « re­cueillir des his­toires sur le monde arabe, ren­con­trer des ar­tistes lo­caux et des jeunes ». Il dé­cide en­suite de les ra­me­ner avec lui, au-delà de la Mé­di­ter­ra­née. Le choix de réa­li­ser un do­cu­men­taire sur la Syrie n’est pas dû au fruit du ha­sard, mais est lié au rôle consi­dé­rable qu’elle joue dans la ré­gion du Moyen-Orient. En outre, d’après Sakhr, il y avait « une ab­sence d’in­for­ma­tions dans les mé­dias an­glais sur ce pays : pro­ba­ble­ment parce qu’il n’y a ja­mais eu de lien co­lo­nial ». En ren­trant en An­gle­terre, Sakhr ouvre un simple blog. Une dé­marche qui, avec le temps, se ré­vé­lera payante. Le jeune jour­na­liste se re­trouve sou­dai­ne­ment au centre de l’ac­ti­vité jour­na­lis­tique, à tel point qu’après sa pre­mière ap­pa­ri­tion dans les stu­dios de la BBC, il bé­né­fi­cie déjà des en­cou­ra­ge­ments du pré­sen­ta­teur : « si tu as d’autres his­toires, d’autre pers­pec­tives que nous ne pre­nons pas en compte tu de­vrais me le faire sa­voir ».

De la syrie au yémen

La Syrie va ra­pi­de­ment de­ve­nir le centre des ac­ti­vi­tés, de l’en­ga­ge­ment et de la mo­ti­va­tion de Sakhr. Un sujet en par­ti­cu­lier ? Les condi­tions dif­fi­ciles aux­quelles sont confron­tés les jour­na­listes dans le pays, me­na­cés par le « ré­gime et les is­la­mistes ». En ce qui concerne le Prin­temps Arabe, il me fait com­prendre qu’il faut rai­son­ner au-delà des éti­quettes : « nous ne sa­vons pas en­core quelles se­ront les consé­quences à long terme, mais je crois qu’il y a un point po­si­tif : les ac­ti­vistes di­raient qu’à par­tir d’au­jour­d’hui on peut co­or­don­ner les ef­fort pour im­pli­quer d’avan­tage les ci­toyens dans dif­fé­rents pays ». C'est en tout cas, les en­sei­gne­ments que l'on peut re­ti­rer de la Tur­quie, du Bré­sil et des mou­ve­ments Oc­cupy en Oc­ci­dent.

De­ve­nir in­fluent, chan­ger de vie et son tra­vail de jour­na­liste de­vient dif­fi­cile ces temps-ci. Selon Sakhr, il fau­drait « plus de fact che­cking : chaque dé­ci­sion doit être vé­ri­fiée plus d’une fois, ça fait par­tie du tra­vail de jour­na­liste ». Bien qu’il n’ait pas de boule de cris­tal, dans le futur Sakhr rêve de de­ve­nir « un cor­res­pon­dant de Al Ja­zeera En­glish, de Chan­nel 4 News, ou de la BBC » et es­père que « la Syrie ob­tien­dra la cou­ver­ture mé­dia­tique qu’elle mé­rite ». Sa­khr am­bi­tionne aussi de s’oc­cu­per du Yémen, son pays, bien que cela de­man­de­rait un tra­vail consi­dé­rable : « il n’y a pas beau­coup de jour­na­listes qui s’oc­cupent du Yémen, no­tam­ment à cause du dan­ger qu’on en­court en al­lant sur le ter­rain. Mais la réa­lité, c'est que le Yémen a tou­jours été situé en de­hors du radar mé­dia­tique, les gens ne com­pren­draient pas de quoi on parle. »

Et c'est à la fin de l’in­ter­view, que Sakhr me don­nera une belle dé­fi­ni­tion du jour­na­lisme : « nous sommes les émet­teurs entre les gens qui n’ont pas de voix et les per­sonnes qui veulent les en­tendre. Nous ne sommes pas plus grands que les his­toires que l'on ra­conte et nous ne de­vrions ja­mais l’être ».

Cet ar­ticle fait par­tie d'un dos­sier spé­cial consa­cré à la Syrie et édité par la ré­dac­tion. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles concer­nant le sujet à la Une du ma­ga­zine.