Politique

Saad Hariri : « l’impunité au Liban est intolérable »

Article publié le 20 juin 2007
Article publié le 20 juin 2007
Le fils de l'ancien Premier ministre libanais assasiné en 2005 répond aux journalistes avant la mise en place contestée par l'ONU du 'tribunal Hariri', première juridiction internationale censée juger un assassinat politique.

Dans le décor de sa spacieuse résidence de Beyrouth, un cocktail à la fraise à portée de main, Saad Hariri est bouleversé. C'est le portrait craché de son père, notamment par sa taille et l'élégance qu’il dégage lorsqu’il exprime avec force son opinion tranchée sur tous les thèmes politiques lié au Proche-Orient. La ressemblance est d’autant plus frappante que plusieurs photographies imposantes de l’ancien Premier ministre, Rafik Hariri, ornent les murs de la luxueuse salle de réunion. Ancien homme d’affaires, diplômé de l’université Georgetown de Washington, Saad affiche son optimisme à l’égard de l’avenir du pays. Il est aujourd’hui chef de file du 'Courant du Futur', le principal mouvement politique anti-syrien.

Son optimisme s'est vu renforcé par le vote à l’unanimité par le Conseil de Sécurité de l’ONU, le 30 mars 2007, de la constitution du 'tribunal Hariri', créée pour juger les assassins de son père. Présidée par le belge Serge Brammertz, cette juridiction sera la première du genre à statuer sur une unique affaire de meurtre, celui de Rafik Hariri. Le 14 février 2005, à Beyrouth, lui et vingt autres personnes ont été tués lors d'un attentat à la voiture piégée.

La décision de l'ONU a été à l’origine d’un débat politique mouvementé dans ce pays troublé de la rive est de la Méditerranée. Le pays est en effet victime d'attentats récurrents : six au cours des quatre dernières semaines, le plus récent ayant entraîné la mort du député anti- syrien Walid Eido le 13 juin. L'opinion publique locale a depuis accusé les services secrets syriens d'y être liés. Selon une hypothèse couramment répandue, ces attaques seraient perpétrées comme avertissement au gouvernement libanais, pro-occidental. Si le tribunal venait à voir le jour, les massacres augmenteraient. Dans le même temps, le mouvement pro-syrien Hezbollah a dressé un village de tentes au cœur du vieux Beyrouth afin de marquer sa désapprobation.

Que pensez-vous de la constitution du tribunal international chargé d’enquêter sur l’assassinat de votre père ?

Nous nous mettrons à la recherche d’un procureur dès que le tribunal sera effectivement établi, ce qui ne saurait tarder. Les négociations en cours entre les différents Etats nous donnent de l'espoir. Il se dégage un consensus général sur la nécessité de mettre en place ce tribunal.

L’impunité au Liban est ainsi intolérable. Depuis la fin de la guerre civile qui a déchiré le pays il y a trente ans, des assassinats sont communément perpétrés. Ce processus judiciaire permettrait d'y mettre un terme. Personne n'est à l'abri, on compte parmi les victimes des hommes politiques, des journalistes connus et des civils innocents. Plusieurs exemples me viennent à l’esprit : Bassel Fleihan, ancien ministre de l’Economie et du Commerce, proche allié de Hariri a été tué à 43 ans aux côtés du Premier ministre. On peut aussi citer le cas de Samir Kassir, le célèbre journaliste et professeur d’université franco-libanais, qui a été assassiné quatre mois plus tard par une autre voiture piégée. Ou encore Pierre Gemayel, qui était le deuxième ministre le plus jeune du gouvernement. En charge du portefeuille de l’industrie, il a été tué de la même manière en novembre 2006.

Selon vous, que peut espèrer le Liban d'un tel tribunal ?

Un facteur de stabilité. Certains voient dans ces récents attentats à Beyrouth et dans la lutte entre l’armée libanaise et le groupe insurgé Fatah al-Islam [au camp de réfugiés de Nahr al-Bared] comme autant de signaux destinés à inciter les membres du Conseil de sécurité à New York de prononcer la suspension du tribunal. Mais une fois que les procureurs auront déterminé qui se cache derrière tous ces meurtres, ces personnes devront en payer le prix. Et ce prix sera élevé.

Pourquoi une telle controverse autour de la constitution de ce tribunal ? Pourquoi le pays est-il toujours victime d'attentats ?

Le régime syrien ne veut pas de ce tribunal. Le ministre des Affaires étrangères syrien, Walid al- Moualem, et le président Bashar al-Assad n’ont cessé de menacer le Liban et d’entraver le processus menant à l’établissement du tribunal. Pourtant, la Syrie s'était engagée à poursuivre devant les tribunaux de leur pays toute personne mêlée à ces meurtres. La communauté internationale va-t-elle tolérer qu’un pays empêche le développement de la démocratie d'un autre Etat ? Va-t-elle au contraire laisser la dictature libre de soumettre une démocratie au chaos ? Je crois que la communauté internationale et le monde arabe reconnaissent le tribunal comme une nécessité.

Nous avons tenté de faire aboutir le tribunal par la procédure parlementaire normale, ce que l’opposition a malheureusement empêché. Ils affirment être favorables au principe du tribunal, mais y opposent plusieurs réserves, dont nous n’avons jamais pu avoir réellement connaissance. En attendant, cela fait sept mois que le Parlement ne siège plus. Le Président de l’Assemblée, proche de l’opposition, refuse en effet de convoquer toute session parlementaire.

Comment évoluera la situation en termes de sécurité lorsque le tribunal sera effectivement en place ? Quelles sont vos attentes sur ce point ?

Je n’ai aucune attente particulière. Nous aurons un tribunal dont l’action sera positive. Peut-être poursuivront-ils leurs tentatives d’assassinat, mais il faut qu’ils comprennent que lorsque cette résolution de l’ONU se concrétisera, ils auront à payer le prix des actes qu’ils ont commis au Liban. Ceux qui ont choisi cette situation et ont provoqué le jugement sont ceux-là même qui ont provoqué les évènements au Liban, quels qu’en soient les responsables : le régime syrien, Israël ou quelqu’un d’autre.

(Photos: Jacek Cerkaski)