Politique

Royaume-Uni-Europe : nous « Clammeron » notre colère

Article published on 4 janvier 2012
Article published on 4 janvier 2012
Tapez « Qu’est-ce qui définit un anglais ? » sur Google maintenant et regardez le premier résultat qui apparaît : voilà notre degré d’impopularité aux yeux du reste du monde, en particulier après que le Royaume-Uni ait choisi de rester en-dehors du nouveau traité européen qui régit le système financier.
L’Europe a créé un monstre à deux têtes, « Clammeron » : le gouvernement dirigé par David Cameron et Nick Clegg depuis 2010 s’est uni par les fils de fer de l’improvisation politique.

La première moitié de Clammeron est un lézard politique engendré par la classe moyenne britannique, au service du parti conservateur. Son vrai nom : David Cameron, qui est arrivé premier à l’une des matières les plus difficiles à l’Université d’Oxford. L’autre moitié de Clammeron est un homme terne qui a porté le parti libéral démocrate au plus près de la victoire depuis les années 20. Son vrai nom : Nick Clegg, qui parle six langues européennes. Les deux hommes sont très intelligents. Certainement.

Clammeron va en Europe

Les élections britanniques qui ont vu naître Clammeron n’ont donné la majorité à aucun des partis en 2010. Rien d’étonnant pour les Européens perplexes, mais fait très étrange aux yeux des Anglais. Au lieu de travailler ensemble temporairement comme de bons « ennamis », les dirigeants des deux partis n’ont fait qu’un depuis le 12 mai, débouchant sur la première coalition britannique entre conservateurs et libéral-démocrates depuis la Seconde guerre mondiale. Le plus petit s’est fait happé par le plus grand. Les grandes lignes de la politique libéral-démocrate telles que l’enseignement universitaire gratuit et la réforme électorale ont disparu dans une nécessaire brume d’austérité en temps de crise. Tout comme leur appui électoral, qui est tombé d’environ 23% à 10%, récupéré par l’inopportun parti travailliste et le chef de l’opposition Ed Miliband, le personnage le moins diplomatique que j’aie vu jusqu’alors.

Dix-huit mois plus tard, Clammeron est allé en Europe et a mis son veto sur une tentative de sauvetage de l’économie d’un continent, prolongeant les inquiétudes déjà exprimées par la Suisse, le Danemark et les Pays-Bas. « C’est un isolationniste qui a besoin d’aller pisser », affirme le professeur d’anglais Ed Russell, évoquant les dires selon lesquels pendant le sommet européen des négociations, Cameron buvait beaucoup de cafés mais n’allait pas aux toilettes pour mieux se concentrer. La campagne de Clammeron pour la souveraineté nationale était « comme la scène dans 'La vie de Brian' quand ce mec veut ajouter le droit des hommes à porter un enfant dans la liste de leurs réclamations. », s’amuse Elise Katilova, une analyste financière. C’est alors que Nick Clegg a commencé à prendre congé, sous les applaudissements du groupe fatigué et attristé qui a voté pour lui. Le premier fil de fer s’est enfin rompu, crient les libéral-démocrates.

26 à 1

Selon la doctrine de la responsabilité collective, le cabinet britannique doit rester un et soutenir la politique gouvernementale. S’il ne le fait pas, le ministre doit renoncer à son influence sur la politique. Les voix du cabinet, déjà faibles, qui apprécient l’Europe, se sont tues. Elles approuvaient la stratégie de négociation agressive du Premier ministre et la menace du droit de veto si les Français continuaient leur croisade pour contenir le « capitalisme anglo-saxon » (c'est-à-dire le libéralisme économique ou le libre échange, fondement de l’identité britannique) et pour imposer un protectionnisme anti-compétitif et replié sur lui-même. Mais les pro-européens en Grande-Bretagne n’avaient pas envisagé l’incapacité de Cameron à négocier avec ces maudits étrangers. Le président français Nicolas Sarkozy lui a rejoué le coup de Napoléon et a gagné 26 à 1.

A leur première conférence de presse : qui rigole désormais ?

Cameron se sent beaucoup plus à l’aise dans son milieu d’anglais d’âge moyen comme le présentateur de Top Gear, Jeremy Clarkson, ou la déshonorée éditrice du News of the World, Rebecca Wade. En se retirant des négociations européennes, il ne sera plus obligé de traiter avec ces étrangers polyglottes et rusés qui ne l’aiment pas. Par la même occasion, il évite le référendum sur l’Europe qu’il avait promis mais qui diviserait son parti. Le veto serait-il une bonne idée si tout allait mal ? L’euro peut encore s’effondrer. Cameron a l’opinion publique britannique de son côté. D’après une enquête publiée par le journal de droite The Times, 52% des sondés soutiennent le veto contre seulement 12% s’y opposant. Les journaux puissants et démagogiques aux mains de magnats vicieux et réactionnaires vendent leur idéologie populiste à coups de drapeaux impérialistes et d’isolationnisme brillant.

Lève les mains en l’air pour l’Europe

Ce type de journalisme paresseux n’est pas difficile avec les élites eurocrates exaltées, auto-suffisantes et incompétentes. Face à la crise de la dette souveraine, les seuls qui prenaient la peine de se lever publiquement contre l’Europe étaient habituellement des hommes ruraux d’âge moyen vêtus de tweed et à la mauvaise haleine. Leur rêve pour l’avenir du Royaume-Uni était de construire la Suisse, avec des douves tout autour. Les politiques pro-européens sont brimés et assaillis par les médias. S’il n’existe pas d’accord tacite, la domination du discours hostile à l’Europe génère pour le reste d’entre nous l’apathie et la neutralité. Triste époque.

Si nous devions perdre nos privilèges – voyages sans besoin de visa, le marché commun, notre droit à traverser la Manche, la marijuana hollandaise, le soleil espagnol – nous ne serions pas aussi heureux.

Depuis l’adhésion à l’Union européenne en 1974, nous voyons les choses venir – les politiques européennes nous agacent sérieusement, comme tout le monde. Mais si nous devions perdre nos privilèges – voyages sans besoin de visa, le marché commun, notre droit à traverser la Manche, la marijuana hollandaise, le soleil espagnol – nous ne serions pas aussi heureux. Y compris les xénophobes, qui aiment le vin français, les voitures allemandes et les circuits de golf portugais plus que quiconque. « Les eurosceptiques reviennent à l’âge d’or de 'Palmerstone', lorsque nous nous isolions d’un continent européen anti-démocratique et vivions très bien sans lui », raconte Tim MacDonald, un consultant en relations publiques, qui résume : « C’est un pur mythe que ces imbéciles ont inventé, parce qu’ils ont appris l’histoire dans Boy’s Own Annuals, une revue qui s’est développée dans les années 60. Nous avons toujours maintenu des liens solides avec le reste de l’Europe. Cela ne changera jamais mais nous aurions mieux fait de garder avec elle une relation pragmatique durant les mois qui ont précédé ces bavardages. Cameron n’y est pas parvenu, parce qu’il est incompétent, voilà tout. »

Photos : Une (cc) Boy's Own Annual cover 1929; Texte 'Clammeron' (cc) The Prime Minister's Office/ Flickr/ vidéo (cc) AFP/ youtube