Politique

« Rien ne changera » en Biélorussie

Article publié le 15 octobre 2015
Article publié le 15 octobre 2015

Le dimanche 11 octobre, les Biélorusses ont réélu en masse leur ancien président, Loukachenko, pour la 5ème fois consécutive. Sans aucun suspense. Mais comment vote-t-on en Biélorussie ?

Originaire d’une région méridionale, à la frontière ukrainienne, Aleksandra est partie dans le nord, où est située la capitale, pour étudier à l’université. Diplômée en psychologie, elle paye 350 euros par mois pour une chambre à Minsk, dans un pays où les professeurs d’université n’en gagnent que 300.

Aleksandra n’est pas son véritable prénom, la jeune femme ayant souhaité garder l’anonymat, car « il y a des choses que l’on peut dire, et d’autres pas ». Une Biélorusse d’une vingtaine d’années qui ne sait pas ce qu’elle peut dire : voici un fait significatif du climat politique de la dernière dictature d’Europe. Le président Alexandre Loukachenko est ainsi au pouvoir, sans interruption, depuis les premières élections postsoviétiques du pays. C’était en 1994.

En réalité, la Biélorussie semble dormir depuis 1917. Les services secrets s’appellent encore KGB, comme aux temps de l’URSS. Et semblent toujours autant zélés. En 2011, un attentat terroriste a provoqué la mort de 11 personnes. Lors d’un procès éclair digne de l’époque stalinienne, deux hommes, Vladislav Kovalyov et Dmitry Konovalov, furent déclarés coupables sur la base de leurs aveux. Aveux qui, selon l’un d’eux, furent extorqués sous la violence. Ils ont été exécutés en mars 2012.

Un accord solide avec Poutine leur garantit de l’énergie à bas prix et la stabilité de leurs frontières. En résumé, celui qui touche à la Biélorussie touche le Tsar. Manifestations et processus démocratiques ont vite été avortés. La dernière vague de contestations populaires remonte à 2010 : les opposants politiques et les manifestants ont été conduits en prison, un scénario classique. Un film déjà écrit qui ne prévoit aucune improvisation, ni modifications.

Jamais de coups de théâtre, avec cette fois en tête des élections l’envie de stabilité : 80% de l’industrie est aux mains du gouvernement, avec Loukachenko le poste est donc garanti. Le résultat est connu d’avance : le président sortant a été réélu pour un cinquième mandat consécutif, avec 83,5% des suffrages et une affluence aux urnes supérieure à 86% (selon les informations officielles). Nous avons rencontré Aleksandra afin de comprendre « comment on vote » en Biélorussie.

cafébabel : Dimanche ont eu lieu les élections présidentielles biélorusses. Quels sont les premiers mots qui te viennent à l’esprit ?

Aleksandra : Voix, sélection, désespoir.

cafébabel: Qu’est-ce que la démocratie pour toi ?

Aleksandra : Les gens doivent pouvoir choisir leur gouvernement. Et, surtout, avoir le pouvoir de l’influencer.

cafébabel : As-tu voté ?

Aleksandra : Non, car je ne peux voter que dans ma ville natale. Et je n’avais pas le temps de retourner chez moi.

cafébabel Un nouveau candidat s’est présenté : une femme, Tayana Korotkevich. Qu’en penses-tu ?

Aleksandra : C’est une psychologue, très jeune, dans un panorama politique où la moyenne d’âge est de plus de 55 ans. Sa campagne électorale était très bonne (le président a lui opté pour la « Garden rose strategy », la stratégie de la roseraie) et proposait des choses cohérentes, que j’approuve. Mais personne ne pouvait réellement gagner.

cafébabel : Les medias occidentaux ont dépeint le soulèvement de 2010 comme une étincelle de démocratie. Pour cette élection, y a-t-il eu des manifestations contre le gouvernement pour réclamer des élections libres ?

Aleksandra : Non, aucune. (Hormis des protestations marginales, comme la veille des élections, lorsqu’un groupe d’environ 500 opposants politiques se sont réunis sur une place, selon Max Seddon).

cafébabel Comment évalues-tu la situation des médias en Biélorussie ?

Aleksandra : Je ne vois rien d’inhabituel. Nous avons un réseau de télévision public et gratuit, disponible pour tous, et une chaîne privée et payante, accessible à peu de personnes. Mais avec Internet, nous pouvons récupérer facilement les informations que ne transmet pas la télévision d’État.

cafébabel : Les électeurs peuvent-ils voter librement ? Ou y a-t-il une forme de contrôle ?

Aleksandra : Tous les salariés de l’État et les militaires doivent voter avant le jour des élections.

cafébabel Penses-tu que Loukachenko réussira à créer un système de pouvoir solide ?

Aleksandra : Non. 

cafébabel Pourquoi, alors, les gens continuent-ils de l’élire ? Quelle est, selon toi, la raison principale ?

Aleksandra : Personnellement, je pense qu’en 1994, les gens n’étaient pas informés, l’information étant limitée. Ils n’étaient pas « habitués » à voter. Aujourd’hui, c’est uniquement la peur d’un quelconque changement qui explique cette situation. Il règne la plus totale résignation. Tout le monde comprend la situation, mais personne n’en parle publiquement. Ils disent tous : « Rien ne changera », « Personne ne peut faire quoi que ce soit ».