Politique

Retour de la guerre froide sur le sol tchèque

Article publié le 29 avril 2008
Publié dans le magazine
Article publié le 29 avril 2008
Une station radar, pour la défense antimissile des Etats-Unis, pourrait être installée à proximité de Prague. Mais c’est compter sans la large opposition de la population, et la colère de ses futurs voisins.

« Je suis contre cette base radar, explique Michal, un étudiant en économie de 21 ans. Je n’aime pas voir les Américains fouiner sur notre territoire. On ne veut pas de soldats non Tchèques sur notre sol, nous avons subi tellement d’occupation étrangère dans le siècle dernier ! » Ses camarades ne sont pas d’accord. « Les Américains ont beaucoup aidé la République Tchèque, c’est normal de leur rendre service maintenant », estime Thomas, 22 ans. Pour Ondra, 21 ans, les Etats-Unis sont également un partenaire privilégié pour son pays. « C’est le seul pays qui peut garantir la défense de la démocratie dans le monde. Nous n’avons pas une grande confiance en l’Europe, depuis le traité de Munich de 1938 par lequel la France et la Grande-Bretagne nous ont abandonnés dans les mains d’Hitler ! » Les trois étudiants débattent dans un bar, dans le centre-ville de Prague. Selon les sondages, près des deux tiers de la population tchèque s’opposent à l’installation de cette base radar américaine.

Une manifestation contre la base fin mars 2008 à Prague (Photo: ©Sandra Wickert)

Une situation drôlement complexe

Les Etats-Unis désirent compléter leur bouclier anti-missiles en installant des radars en République Tchèque et dix lance-missiles intercepteurs en Pologne, se protégeant ainsi des Etats ennemis - l’Iran en première ligne. En face, le gouvernement tchèque est largement divisé sur la question. Le plus grand parti de la coalition, le Parti démocrate civique (ODS, droite) a accordé son appui au projet, qui a été toutefois rejeté par le parti des Verts et a suscité des doutes chez des députés du Parti démocrate-chrétien (KDU-CSL). Quant aux principaux partis de gauche de l’opposition, le Parti social-démocrate tchèque (CSSD) et le Parti communiste (KSCM), ils s'opposent fermement à cette initiative américaine et réclame l'organisation d'un référendum à ce sujet.

Entre les deux, la Russie se sent devenir la cible d’un espionnage américain, se crispe, relance les vols de ses bombardiers à long rayon d'action, capables de transporter des missiles nucléaires, et menace de se retirer du Traité sur l’élimination des missiles à portée intermédiaire et à plus courte portée (FNI) signé par Gorbatchev et Reagan en 1987. Mais aussi une Europe qui assiste sans trop rien dire à l’établissement de cette relation privilégiée entre ses pays de l’Est et les Etats-Unis – même si ce traité bilatéral peut se fondre dans l’OTAN, pour mieux faire passer la pilule.

Tonda, 27 ans, est étudiant en droit et porte-parole des jeunes du parti de centre gauche CSSD. Pour lui, il n’y a pas de doutes : « Nous ne pensons pas que cette base va être utilisée contre l’Iran et la Corée comme l’affirme le gouvernement ; car le seul pays à voir des missiles balistiques haute technologie, c’est la Russie. » Et d’appeler à un référendum sur la question. L’enjeu est trop grave : « Ces bases en Pologne et République Tchèque vont accroître les tensions entre les Etats-Unis et la Russie ; nous ne voulons pas nous retrouver à nouveau au milieu d’une guerre froide ! »

Embarras des officiels tchèques

Au Ministère de la défense, on a du mal à convaincre les journalistes étrangers. Janem Pejskem, chef du service de presse, assure que les deux traités négociés avec les Américains (un traité sur la base elle-même, un autre sur la condition du personnel américain sur le sol tchèque) seront envoyés au Parlement. Il reconnaît le problème de juridiction qui va se poser pour le personnel américain, qui serait au nombre de 200. Quel est le but de cette base ? « La protection de l’Europe contre les missiles de longue distance » ; une réponse qui déborde de bienveillance mais qui n’explique pas le rôle inexistant de l’Europe dans ce projet. En insistant un peu, il finit par avouer que ce dernier est soutenu par peu de pays, même parmi leurs alliés.

Grafittis à Prague : Yankees & Radar go home! (Photo: ©Anton de Young/flickr)

Quant à la Russie, l’embarras dans lequel se trouve la République Tchèque est flagrante. Pour rassurer Poutine, les Etats-Unis lui ont proposé que des officiers russes visitent de temps en temps la base radar pour s’assurer qu’elle n’est pas dirigée contre eux. Une suggestion impensable pour les Tchèques, qui après des décennies d’occupation soviétique, refusent de voir un seul militaire russe sur leur sol. « Une question très épineuse », lâche Janem Pejskem. Dans tous les cas, si les traités sont signés et votés par le Parlement en 2009, la construction de la base débuterait en 2009 et serait finalisée en 2011/12.

Le village des irréductibles

Entrée de la base militaire: dans trois ans, cette forêt aura disparu (Photo: ©Agnès Baritou)

Direction Brdy, à 90 km de Prague. Un graffiti « USA terroristes » sur un mur prévient d’une ambiance différente. A 400 mètres de la forêt qui marque le début de la base militaire sur laquelle serait édifiée la base, le petit village de Trokavec lutte contre cette énorme machine qui risque de détruire sa vie tranquille. Jan Neoral est à 66 ans un maire vigoureux qui ne s’en laisse pas compter par le gouvernement. Les mensonges de ce dernier sont dévoilés : la superficie du site par exemple, est passée de 2 hectares à 400 – la veille, le chiffre était de 200 hectares, selon le ministère de la Défense… Même méthode au sujet du fonctionnement du radar : l’énergie dégagée est passée officiellement de 170 kilowatts à 10 mégawatts. Or, les pulsations émises par le radar vont atteindre 200 gigawatts, selon le maire, fort d’une formation de radio.

Les résultats ? Une augmentation nette du taux de cancer, de leucémie, un impact catastrophique sur l’eau, la faune et la flore. Mais le maire redoute egalement que sa region ne devienne une cible. « Si la guerre survient, qu’est ce qu’on détruit en premier ? La base radar. Une seule arme nucléaire sur la base et c‘est la fin de la République Tchèque. » Associé aux maires voisins, Jan Neoral se démène contre le projet américain. Il est en contact avec des scientifiques américains, il s’est déplacé au Parlement européen, il fait pression sur le Parlement tchèque pour voter contre le projet. Il conclut, désabusé : « Le Général Obering, responsable de l’US Missile Defense Agency, s’est justifié auprès du Parlement européen : c’est mieux de détruire des rockets dans la stratosphère que dans la ville. Il a oublié d’ajouter que pour lui, la stratosphère c’est l’Europe, et la ville les Etats-Unis. »

Ce document officiel, réalisé par le Général Obering, responsable de l’US Missile Defense Agency, analyse le rôle des bases en Pologne et en République tchèque, dans l'interception et la destruction d'un missile tire d'Iran.(Photo: ©US Missile Defense Agency)

Merci à Ondej Dank pour son aide