Politique

Radio Mayis : « Les voix n'ont pas de frontières »

Article publié le 23 juillet 2008
Article publié le 23 juillet 2008
Entretien avec Hassan Kahvecioglu, fondateur de Radio Mayis, créée à Chypre pour encourager l'entrée de la Turquie en Europe.

Le 1er mai 2004, la partie grecque de l'île de Chypre est entrée dans l'Union européenne, isolant de ce fait plus que jamais la partie turque. Le même jour, des journalistes turco-chypriotes ont animé des émissions en grec sur Radio Mayis. Pour Kahvecioglu, Radio Mayis est un tribut à l'Europe.

Quelles émissions font le plus d'audience ?

Notre programme bilingue du samedi (disponible sur internet), et qui a son propre public pro-réconciliation.

A l'occasion de la fête nationale de l'une des deux communautés, comment interviennent vos auditeurs dans vos émissions spéciales ?

Nous utilisons un vocabulaire “ commun ” car nous pensons former un seul et même territoire. Ce qui est arrivé le 20 juillet 1974 est d'un côté appelé “ Opération Paz Feliz ” par les Turcs, de l'autre, “ Invasion et occupation ” par les Grecs. A Radio Mayis, nous n'utilisons aucun de ces termes-là, car en 1974, les deux parties furent victimes des événements. En travaillant sur l'empathie et l'autocritique, nous souhaitons que chaque partie puisse comprendre la souffrance de l'autre. Nous avons adopté la terminologie de l'ONU: partie turque de Chypre et partie grecque de Chypre. Surtout rien qui ait trait au “ nord de Chypre ”.

Dans quelle partie avez-vous le plus d'auditeurs ? 

Les locaux de la radio se trouvent dans la partie turque de Chypre où vit la majorité de nos auditeurs. Les programmes bilingues sont retransmis par d'autres radios dans la partie grecque. Etant au pouvoir, la partie grecque ne ressent pas le même besoin de changement que les Turcs-Chypriotes. Ils sont également très méfiants car ils pensent que les radios turques sont sous le contrôle des autorités. Cela est regrettable car nous avons aussi besoin du soutien des Grecs-Chypriotes.

Quelles relations entretenez-vous avec les organisations européennes et internationales ?

Au lancement, nous avons reçu une aide technique de la part d'une fondation basée à Washington qui nous avait envoyé des experts pour nous former et nous aider sur l'organisation et la programmation. Aujourd'hui, nous recevons plus d'aide de l'ONU que de l'Union européenne.

Nicosie, capitale des deux Chypre, est le visage contrasté d'un pays divisé | Crédits : Reinholdberinger/ Flickr & gunnarinIstambul / Flickr

Pourquoi créer une radio avec des émissions bilingues au lieu d'un journal en deux langues ? 

Il existe déjà un journal trilingue, dont je suis l'un des fondateurs. Il se vend très bien et aborde des sujets culturels et politiques d'actualité, comme la gestion de l'eau par exemple. Je viens de la presse écrite, mais la radio n'est pas seulement un moyen rapide et simple de toucher beaucoup de gens, c'est surtout un lien entre les deux parties. Les voix n'ont pas de frontières.

De quelle désinformation les deux territoires souffrent-ils le plus ? 

Les territoires de Chypre sont victimes de désinformation, mais également d'informations erronées, de manipulations, etc. L'objectif de Radio Mayis est de corriger la mauvaise information, dans chaque camp, pour désamorcer les tensions. Mais les dirigeants des deux communautés sont défavorables à cela, préférant que chacun s'occupe de ses propres affaires. 

Pouvez-vous nous donner un exemple de situation de tension que Radio Mayis a désamorcé ? 

Il y a quelques semaines, l'une des frontières a été fermée pendant 3 heures à l'initiative des soldats gréco-chypriotes, bien que cela aille à l'encontre des accords entre les deux communautés. Nous avons fini par apprendre grâce à un soldat de l'ONU que l'un des soldats turcs avait traversé les lignes grecques à trois reprises cet après-midi là, par pure provocation. En représailles, les Grecs ont tout fermé. En retour, les dirigeants turcs se sont servi de cette histoire pour se défouler sur la communauté grecque. Chaque tension créée vient justifier les positions radicales d'une communauté contre l'autre.

Grâce à votre expérience en télévision, presse écrite et radio, vous êtes un témoin privilégié des médias à Chypre. Qu'en pensez-vous ? 

A Chypre, la principale bataille politique est celle des médias. Chaque jour, des nouvelles plus provocantes viennent renforcer une atmosphère négative. Pendant longtemps, les journalistes ont été “ la voix du pouvoir ”. Je pense que les journalistes et les enseignants sont responsables de la tension qui existe dans l'île depuis 30 ans. 

Mais aujourd'hui, le dialogue s'est installé et les communautés ont conscience l'une de l'autre... 

Un dialogue, bien que plutôt réservé, s'est installé, oui, mais pas la coopération.

Améliore-t-il au moins la compréhension réciproque ? 

Les Turcs-Chypriotes sont toujours perçus comme “ les autres ”. Il y a quelques années, après l'ouverture des frontières, un entrepreneur de Nicosie m'avait invité à dîner chez lui avec ma femme. Après manger, alors que son épouse débarrassait la table, la mienne s'est proposée de l'aider. Dans la cuisine, ma femme a voulu laver les assiettes, mais l'autre lui a dit: “ Vous voyez cette machine ? Ca s'appelle un lave-vaisselle et ça lave les couverts tout seul. Nous avons de la chance, nous n'avons pas besoin de faire la vaisselle ”. Nous venions tout juste de changer le nôtre !

L'année dernière, j'ai repris cette anecdote lors d'une présentation à Athènes pour montrer que nous autres Turcs-Chypriotes ne sommes toujours pas considérés comme leurs semblables. A la fin de la présentation, un vieil ami greco-chypriote m'a demandé : “ Tu parlais de ma femme ? ”. Et je me suis tout de suite demandé: pourquoi, c'est aussi ce que pensait sa femme?