Politique

« Pourquoi pas Joschka Fischer en Monsieur PESC ? »

Article publié le 17 octobre 2007
Article publié le 17 octobre 2007
Les 18 et 19 octobre prochains, le Sommet européen de Lisbonne devrait fixer le contenu définitif du nouveau traité constitutionnel. Le point avec Sylvie Goulard, ancienne conseillère de Romano Prodi à la Commission européenne.

Sylvie Goulard, 42 ans, est présidente du Mouvement européen-France (MEF) et vient de publier L’Europe pour les nuls, un ouvrage à visée pédagogique où elle explique de A à Z, et en clair, la construction européenne et ses avantages. L’idée : expliquer à quel point « l’aventure communautaire est extraordinaire.» Même si un peu en panne...

Pour résoudre les nombreux blocages, un nouveau traité constitutionnel devrait être approuvé en décembre prochain, lors du Sommet de Lisbonne. Au menu du texte : un président stable (désigné pour 2 ans et demi renouvelable) pour le Conseil européen ; un ministre pour la politique étrangère disposant de son service diplomatique propre -qui ne s'appellera pas ‘ministre’ pour contenter les Britanniques- et une Charte des droits fondamentaux -excluant là encore les Anglais-. Les Polonais ont eux aussi réclamé des aménagements : repousser à 2017 l’entrée en vigueur du nouveau système de vote à la majorité qualifiée au Conseil. Enfin, toute mention à un hymne européen, au drapeau et à l’euro ont disparu.

Le traité ne comporte aucune mention à l'hymne européen, vous en pensez-quoi ?

Je le regrette dans l'absolu, mais l'essentiel, désormais, c'est le compromis acquis entre les États membres pour sortir de l'impasse dans laquelle les Français et les Néerlandais ont jeté l’Union [en refusant le traité européen en 2005-ndlr].

Ce traité réformé n'a-t-il pas été bâclé?

Non, cela fait 10 ans qu'on y travaille, depuis le traité d'Amsterdam...

... mais ne l'a-t-on pas escamoté du débat public européen ?

En effet, sur la méthodologie il y a eu depuis 2005 une regression. Le retour à la diplomatie à huis clos, après la Convention européenne, c'est déplorable. Mais personne ne veut retarder encore des réformes qui étaient rendues nécessaires par l’arrivée des douze nouveaux membres.

Que devrait-on retenir comme principal avantage de ce nouveau texte ?

Le potentiel du nouveau représentant de la politique extérieure [Mr PESC] avec son service diplomatique propre...

Pensez-vous que Javier Solana, qui est le représentant de la politique étrangère et de sécurité commune depuis 8 ans, devrait encore occuper ce poste une fois le traité approuvé ?

Bien que Javier Solana réunisse toutes les compétences et l'expérience nécessaires pour ce poste, il est d'usage dans nos démocraties de renouveler les responsables...

Qui verriez-vous dans ce nouveau poste?

Sans hésiter, Joschka Fischer, ex-ministre allemand des Affaires Étrangères pendant huit ans. Il a l'expérience, un réel engagement et une forte personnalité. En plus, il provient d'un pays qui a beaucoup contribué à l'UE depuis sa fondation. Ceci dit, ce n'est pas le seul candidat possible ; l'italien Giuliano Amato, par exemple, trés subtil et engagé, remplirait les conditions. Et d’autres encore, à condition de tenir compte de leur engagement communautaire.

Avez-vous souvent rencontré des ‘nuls’ en Europe ?

Hélas, oui, surtout dans les milieux politiques... Les personnes plus simples comprennent souvent mieux l’Europe que ceux qui nous gouvernent car ils privilégent leurs intérêts personnels et ceux de leur portefeuille, sans faire l’effort de s’impliquer dans la matière européenne, complexe et exigeante.

Ces ‘nuls’ font-ils partie des générations plus jeunes ou plus âgées?

Les plus âgés se rappellent les ravages de la guerre ; les très jeunes vivent la construction européenne de façon très intuitive, notamment ceux qui ont participé au programme Erasmus. C'est surtout la génération intermédiaire (45/65 ans) qui, ces dernières années, a posé problème. Certains ont voulu 'tuer le père' en s'opposant systématiquement à la génération antérieure. Ca a été le cas, par exemple, de l'ex chancelier allemand Schröder qui, au moins durant son premier mandat, a pris le contre-pied de son prédécesseur, Helmut Kohl. Même cas de figure avec Berlusconi en Italie.

Les Européens ont-ils compris si l'Europe est un projet libéral ou social ?

La construction européenne est fondamentalement un projet libéral et social en même temps: le cas récent de l'amende de 500 millions d'euros contre Microsoft pour abus de position dominante démontre que le marché de l’UE est doté de règles qu'il faut respecter et que 'Bruxelles' fait heureusement respecter. On est loin de la caricature de la politique de concurrence 'ultra-libérale'. Les commentateurs américains l’ont souligné.

On a assisté ces deux dernières années à un retour des nationalismes qui s'exprime de manière particulièrement aigüe en Belgique, coeur institutionnel de l'UE...

La Belgique offre, hélas, un cas d’école de ce qui arrive quand on échauffe les esprits avec du nationalisme, du chauvinisme. Ceci dit, c'est grâce à l'existence de l'UE qu'un de ses membres peut se payer le luxe de rester 4 mois sans gouvernement. Le même phénomène s’était produit en Autriche pour d’autres raisons. Le cadre européen 'fait tenir' nos pays debout, comme l’Euro nous protège sans que nous ne nous en rendions plus compte.

Quelle politique devrait être communautarisée le plus rapidement possible ?

Sans aucun doute l'Éducation, encore que le mot 'communautariser soit impropre'. Il faudrait généraliser les échanges à tout le monde (étudiants, apprentis, demandeurs d’emploi). Jusqu'à présent, l'expérience Erasmus reste réservée à un trop petit nombre de personnes. Dans le même sens, l’Europe devrait donner aux enfants européens une 'boîte à outils' linguistique, culturelle pour les aider à devenir des citoyens européens actifs et des bénéficiaires des opportunités professionnelles du marché intérieur. Enfin, je rêve d’allocations familiales européennes car les enfants sont l’avenir ; nos démographies sont dramatiquement basses ; la parité hommes / femmes suppose des mesures bien plus énergiques en faveur de la parité que ce que nous faisons aujourd’hui. Nos sociétés ont implicitement sacrifié les jeunes générations dans de nombreux choix politiques.

Quel est le cliché sur l'Europe qui vous dérange le plus ?

Celui qui prétend que les euroenthousiastes sont des naïfs et des idéalistes. Le projet communautaire est à la fois idéaliste et d'un réalisme extrême. En tout cas, depuis qu'il y a des naïfs de ce genre en Europe, il y a nettement moins de morts. Ceux qui disent que l’Europe coûte cher ou l’attaquent sans discernement devraient avoir honte. Ils n’ont aucun sens de l’histoire.