Politique

Pologne, Lituanie, Roumanie : dans les Guantánamos européens

Article publié le 7 mars 2011
Article publié le 7 mars 2011
Un cheval blanc se traîne avec effort après avoir abandonné le corps épuisé de Vincent Gallo. L’animal est souillé de sang humain. L'épilogue d'Essential Killing, le dernier long-métrage de Jerzy Skolimowski (2010) montre la fin d'un taliban déporté dans une base secrète de la CIA cachée en Pologne. Le scénario laisse croire jusqu'au bout que le prisonnier peut s’échapper.
Une chance refusée aux suspects terroristes torturés par la CIA en grand secret en Pologne, en Lituanie et en Roumanie entre 2003 et 2005. Une enquête lèvera le voile en août 2011 sur cet épisode noir de l'histoire européenne. Résumé à mi-parcours.

Utilisé comme base aérienne par la Luftwaffe de l'Allemagne nazie, le minuscule aérodrome militaire de Szymany a été utilisé par la CIA pour décharger plusieurs suspects affiliés à Al-Qaïda, dans l’attente d’être interrogés dans une autre base de la région. Entouré par les bois et les fils barbelés, il se trouve à environ 160 km de Varsovie, plus exactement en Mazurie, région frontalière à la Lituanie, la Biélorussie et le puissant voisin russe. 

De Szymany à Guantánamo

Après avoir transité à Bangkok, les détenus débarquant à Szymany sont ensuite transportés dans un centre de détention provisoire localisé dans les alentours du village de Stare Kiejkuty. Cette structure a été récemment utilisée par les services secrets polonais comme centre d’entraînement aux techniques d’interrogatoire, comme l’a révélé le quotidien polonais Gazeta Wyborcza. Depuis deux ans, le procureur Robert Majewski conduit une enquête nationale confidentielle et rendra ses premiers résultats au mois d'août selon l'agence de presse PAP. La liste des interrogés en Europe inclut des gros poissons d’Al-Qaïda tels que le Koweïtien Khalid Shaykh Muhammad, une des têtes pensantes des attentats du 11 septembre, et le Pakistanais Abu Zubaydah, qui s’occupe de la logistique de l’organisation terroriste. Ils sont à présent enfermés avec environ 200 autres personnes à Guantánamo, le centre de détention situé à Cuba que Barack Obama avait promis de liquider en début de mandat.

En automne 2010, les médias polonais ont aussi divulgué le nom d’une autre « vedette » d’Al-Qaïda. Il s’agit d’Abd al-Rahim al-Nashiri, l'architecte présumé de l'attentat explosif contre le destroyer USS Cole qui a coulé dans golfe d’Aden, tuant les 17 marines présents à bord. Nashiri a été ensuite disculpé suite au verdict du tribunal militaire instauré par George W. Bush, un instrument que Barack Obama a par la suite supprimé en introduisant les procès civils pour les détenus de Guantánamo. La presse polonaise a aussi révélé que Nashiri aurait été menacé plusieurs fois avec une perceuse électrique et un revolver déchargé par « Albert », un ex-agent de la CIA.

Torture et omission

Déjà en février 2008, l'ex-directeur de la CIA Michael Hayden avait admit dans une audition au Sénat que l’agence de renseignement américaine aurait utilisé des techniques de « waterboarding » (noyade pour obtenir des aveux) avec trois suspects pour obtenir des confessions. Les noms mentionnés par Hayden coïncident exactement avec ceux des trois détenus qui furent provisoirement gardés dans le site de Stare Kiejkuty. « Aucune autorité du gouvernement polonais n’a jamais reconnu avoir eu connaissance des autorisations d’atterrissage des vols de la CIA, bien que ce phénomène soit bien connu suite à une enquête du Parlement européen, au point d’avoir été publiquement reconnu par la Lituanie », a commenté le cinéaste Skolimowski. En automne 2010, le Comité des droits de l'Homme de l’Onu a tenu une audience sur cet épisode. Mais rien n’a filtré dans la presse polonaise, trop occupée à raconter les derniers détails de l’enquête russe sur la catastrophe aérienne de Smolensk.

Selon les deux rapports de Dick Marty pour le Conseil d’Europe publiés en 2006 et 2007, plusieurs « détenus de haut rang » auraient été enfermés entre 2003 et 2005, dans des centres secrets de détention en Pologne et en Roumanie. Le président polonais de l’époque Aleksander Kwasniewski n’a jamais reconnu leur existence. L'actuel cabinet du Premier ministre Donald Tusk (Po) n’est pas plus décidé à commenter cette affaire dans l’attente des résultats de l’enquête.

Torture et manège

Parmi les pays mentionnés dans le document figure aussi la Lituanie, gouvernée à cette époque par Rolandas Paksas qui a été mis en accusation et destitué par son propre parlement en 2004 pour divulgation d’un secret d’Etat. Récemment réhabilité par une sentence de la Cour Européenne des Droit de l’Homme, Paksas a toujours objecté l’existence d’une « étable » CIA située près d’un manège autour de Vilnius. De même, la sénatrice roumaine Norica Nicolaï du Parti national libéral (PNL), qui a dirigé une enquête pour le Parlement local sur ces allégations, a jugé ces accusations infondées.

Depuis le publication du rapport, les médias en Europe n’ont pas donné une visibilité convenable à ce phénomène. La BBC a diffusé un documentaire sur le centre de détention de Stare Kiejkuty en octobre 2010, en référence à l’histoire de Khalid Shaykh Muhammad. Le suspect a raconté avoir réalisé qu'il était en Pologne quand il a pu déchiffrer l'étiquette d’une bouteille d'eau... Peut-être reconnue entre deux séances de noyade. En raison des dernières révélations de la presse polonaise sur la liste des interrogés célèbres en Pologne, il est évident que Varsovie a joué un rôle de premier plan pendant la première saison de la guerre contre le terrorisme de l’ère Bush. Localisée au cœur géographique de l’Europe, la Pologne a été ainsi le principal centre logistique pour les opérations de détentions secrètes pratiquées par la CIA dans le Vieux Continent.

Nota bene : Aux Etats-Unis, Barack Obama vient de signer un décret « qui crée formellement un système de détention illimitée pour les prisonniers qui continuent de représenter une menace pour la sécurité nationale », selon le Washington Post. 40 détenus sont concernés sur les 171 qu'accueille encore la base. La fermeture de la prison était une promesse de campagne.

Photo : Impression d'écran d'Essential Killing ; Goerge W. Bush, apôtre du waterboarding : (cc)Truthought.org/flickr ; CIA Poland : (cc)Mike Licht, NotionsCapital.com/flickr