Politique

Politique, médias et élections françaises : satire dans tous les sens 

Article publié le 17 avril 2017
Article publié le 17 avril 2017

Omniprésente dans la course à l’Elysée, la satire s’enracine plus que jamais dans l’humour politique. À moins de dix jours des élections présidentielles, analyse d’un genre qui gratte de plus en plus d’influence. 

La formule est bien connue. Une fenêtre en haut à gauche de l’écran fait défiler des photos pendant qu’au centre, un homme à lunettes enchaîne les blagues face caméra sur des questions graves. Depuis avril 2014, le concept de l’émission animée par John Oliver n’a pas changé. L’humoriste britannique ravi toujours des millions de personnes depuis le bureau vitré du late-show américain, Last Week Tonight, en faisant exactement la même chose. Mais un certain 1er juillet 2014, John Oliver va changer la manière dont les humoristes américains traiteront la politique.

Ce soir là, le cinquième épisode du Last Week Tonight With John Oliver est consacré à un sujet que peu sont parvenus à expliquer : la neutralité du Net. En 13 minutes, l’animateur anglais va livrer une analyse limpide de la question en citant tour à tour Netflix, Google, Usain Bolt, Superman et Mein Kampf. À la fin de la séquence, Oliver demandera aux téléspectateurs d’envoyer un email à la Federal Communications Commission (FCC), accusée selon lui de mettre fin à un droit inaliénable pour les citoyens 2.0 et de créer un Internet à deux vitesses. Le lendemain de l’émission, le site de la FCC explosera sous les millions de commentaires envoyés par les Américains. Six mois après, la FCC reviendra sur sa décision et fera appliquer la neutralité d’Internet sur le territoire américain.

Certains late chauds

Aujourd’hui, on appelle cela le « John Oliver effect ». En janvier 2015, soit quelques jours avant la décision de l’agence américaine chargée des télécommunications, un article du Time déroulait la série de mesures politiques introduites dans la foulée d’un épisode du Last Week Tonight. Quand John Oliver met le doigt sur l’injustice des conditions de logement à New-York, le maire annonce des réformes. Quand John Oliver souligne la corruption de la FIFA, son président - Sepp Blatter - démissionne. Quand John Oliver dénonce des abus policiers, le ministre de la Justice limite le pouvoir de la police.

Pendant la campagne des élections présidentielle aux États-Unis, l’effet John Oliver a irradié la télévision américaine. Autour de l’animateur britannique, ils sont désormais plusieurs à fondre sur des sujets capitaux avec satire et dérision. Depuis l’investiture de Donald Trump, Stephen Colbert, Samantha Bee, Trevor Noah et dans une moindre mesure Jimmy Fallon aiguisent leurs plus belles vannes pour tailler en pièce les positions du nouveau gouvernement conservateur. Pour Jérémie Maire, journaliste à Télérama, l’élection du Donald a ouvert un boulevard aux animateurs. En remarquant une « polarisation de la satire » dans les late-shows, il constate aussi un regain d’intérêt de la part du public pour une certaine manière de couvrir la politique. Jadis loin au-dessus des autres en terme d'audience, le consensuel Tonight Show de Jimmy Fallon est en train de perdre du terrain face au Late Show de Stephen Colbert, beaucoup plus politisé. Mais zapper de l’un à l’autre n’empêche pas d’y voir les mêmes ingrédients : ton satirique, humour taquin et capacité à expliquer clairement un sujet nébuleux. La recette fonctionne même au-delà du petit écran. Certaines séquences sont partagées en masse sur les réseaux sociaux et les médias traditionnels ne se privent pas de reprendre certains extraits. À tel point qu’Oliver, Colbert et consorts sont devenus pour certains « les nouvelles rock stars de la politique ».

Professeure à la Penn State University, Sophia McClennen a consacré un ouvrage à l’une de ces rock stars. En 2011, dans America According To Colbert, la docteure souligne que la satire peut servir d’antidote à l’anti-intellectualisme et au sensationnalisme, deux fléaux qui se sont, selon elle, emparés du débat public dans l’Amérique post-11 septembre. Six ans après, elle se demande maintenant si Stephen Colbert n’est pas devenu le meilleur rempart au « trumpisme ». Car le postulat de Sophia McClennen est clair : la satire rend intelligent. À mesure de ses conférences ou des ses explications, l’universitaire répète que « pour comprendre une blague, il faut réfléchir ». Résultat : les téléspectateurs des émissions satiriques seraient mieux informés donc moins perméables aux théories populistes et autres « fake news ». Pendant ce temps-là, une étude publiée en 2012 par le Pew Research Center souligne que 54% du public régulier du Late Show connaissent bien l’actualité contre 35% pour celui de la chaîne d’information conservatrice Fox News.

Le vrai du faux

Outre-Atlantique, difficile de trouver une analyse si fine du pouvoir de la satire sur la politique. Cela dit, la multiplication et l’influence grandissante de certains sites d’information parodiques en France laisse penser que le pays apprécie de plus en plus la dérision. Loin devant les autres, Le Gorafi est l’exemple le plus éloquent de ces sites qui troquent le vrai pour de faux-semblants. Verlant du quotidien conservateur Le Figaro, le pure-player parodique s’est lancé en 2012. Cinq ans après, il comptabilise 3 millions de visiteurs uniques par mois et autant de soutiens qui partagent sa passion du pastiche. La raison du succès ? « Un besoin sociétal de trouver une source d’information alternative », selon Sébastien Liebus, co-fondateur du Gorafi. « Les gens ressentent vraiment la nécessité de se construire une autre fenêtre sur le monde qui les entoure », ajoute-t-il. Depuis 2013 et un certain article sur une histoire de pain au chocolat, les Français sont donc de plus en plus nombreux à se divertir en lisant le portrait de « Benoît, le fameux ami noir de tous les racistes » ou l’article sur « Nicolas Sarkozy qui refuse toujours de rendre la mallette nucléaire ».

Idriss Abassi est un lecteur régulier du Gorafi. S’il pense que le site parodique est surtout drôle, il explique sa popularité par le fait qu’il « mêle la politique et l’humour avec pertinence ». Ce jeune étudiant en droit à Paris pense qu’une plus grande neutralité dans les médias mènerait à d’avantage de réflexion et diminuerait les préjugés. Son discours entre en résonnance avec les résultats du dernier baromètre publié par le quotidien La Croix en février 2017 sur la confiance que les Français accordent aux médias traditionnels. Selon l’étude, seuls 64% des sondés déclarent s’y intéresser. 58% des jeunes affichent une désaffection marquée envers « ces médias de plus de trente ans ». Pour Idriss, cette presse est carrément « trop idéologique ». La méfiance généralisée envers les (vrais) médias ferait-elle le lit des sites parodiques comme Le Gorafi ? Sébastien Liebus le dit autrement : « Aujourd’hui, j’ai l’impression que la presse évolue en s’inspirant par le traitement de faits divers ou d’évènements anondins. Nous par exemple, on s’inspire beaucoup des médias comme BFM ou 20 minutes qui relaient des infos insolites pour faire du clic. Au départ on reprenait leurs codes, mais finalement c’est eux qui nous copient ».

Tout se passe comme si l’information se dirigeait elle-même vers la satire « à tel point qu’ une réelle actualité peut être confondue avec un article du Gorafi », remarque Idriss. Pour Sébastien Liebus, il devient de plus en plus compliqué de faire concurrence à la réalité tellement notre époque est devenue absurde. « Trump, par exemple, est très difficile à caricaturer parce qu’il est toujours dans l’outrance. La difficulté, c’est de rechercher la subtilité sans tomber dans la lourdeur », souligne-t-il. En ces temps de post-vérité, difficile aussi de savoir qui diffuse la vraie information. « Nous sommes dans une ère du « faking news », où l’on ne sait plus très bien qui dit la vérité », affirme le créateur du Gorafi. Aux États-Unis, la conséquence serait très cash : « Les émissions satiriques sont devenues la premiere source d’information chez les millennials », assure Sophia McClennen. « Les jeunes ont trouvé dans la satire les journalistes qu’ils admirent », complète-elle. Et bien qu’eux-mêmes s’en défendent, ils s’appellent désormais Stephen Colbert, John Oliver ou Samantha Bee.

« À vous d’accepter le reflet de la satire »

À la croisée des chemins entre médias et politique, le monde est-il devenu celui du divertissement ? Un seul terme pourrait à lui seul répondre à la question : « l’infotainment ». L’anglicisme est une contraction des mots « information » et « entertainment » (divertissement) et montre chaque jour un peu plus la puissance de son influence sur les fils d’actualités Facebook, Twitter, Instagram ou Snapchat des 18-35 ans. Selon un récent sondage, un bon tiers d'entre-eux ne se reconnaissent plus dans les partis traditionnels, rejettent les discussions sur la politique classique et quand ils se penchent dessus, ne demandent qu'à en rire. En France, une émission diffusée en première partie de soirée symbolise bien le phénomène. Quotidien, présenté Yann Barthès, est regardée du lundi au vendredi par plus d’un million et demi de spectateurs. Transfuge du Petit Journal deCanal+, l’animateur et ses équipes ont su développer un ton qui plaît beaucoup à la génération Y, en s’inspirant volontiers des fameux late-shows américains. Ses séquences comme « Vu » ou les « 4Q » décryptent avec dérision la classe politique actuelle, quitte à tourner en ridicule la plupart de ses membres. Avec de plus en plus d’impact. Et de plus en plus de responsabilités pour les satiristes ? Sébastien Liébus est catégorique : « On déteste qu’on nous fasse endosser des responsabilités. On ne se pose pas en donneurs de leçon. La satire est un miroir que l’on tend sur un événement. À vous d’accepter son reflet ».

Ceux qui mêlent humour et politique font souvent l’objet d’un reproche : à vouloir trop souvent moquer les politiciens, ils les rendraient sympathiques. Lors des campagnes présidentielles de 1995 et 2002, beaucoup ont critiqué les auteurs des Guignols de l’Info pour avoir rendu Jacques Chirac « sympa ». Certains iront jusqu’à dire que sa marionnette l’a aidé à remporter les deux élections. Mais comparaison n’est pas raison, selon le co-fondateur du Gorafi. « La question s’est posée lorsqu’on s’est mis à faire un running-gag sur Emmanuel Macron à la recherche de son programme. Plusieurs lecteurs nous ont demandé si on n’avait pas peur de le rendre sympathique. La réponse est non, il n’y a aucune volonté chez nous de rendre un candidat humain, quel qu’il soit. »

Quoi qu’il en soit, l’impact du Gorafi et de Quotidien sur la politique française a déjà lâché ses coups. À 10 jours du premier tour de l’élection présidentielle, le 23 avril prochain, la satire et l’infotainment tiennent même déjà leurs petites victoires. Beaucoup de personnalités redoutent encore les perches à micro et les montages corrosifs de Quotidien qui, pour la première fois, s’est montré à l’origine de la démission du ministre de la Justice, Bruno Leroux. Quant au Gorafi, il s’applique toujours à peaufiner ses pastiches que les médias « de référence », voire certains candidats reprennent au vol. En pleine ascension dans les sondages, le candidat de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon n’a pas hésité à utiliser le nom du site parodique pour railler une couverture du Figaro sur son programme. En agitant la copie pour moquer l’original, les hommes politiques pourraient-ils eux-mêmes bénéficier des effets de la satire ? Il faudra peut-être attendre les vignettes et les blagues de John Oliver pour le savoir.