Politique

Politique grecque : et au milieu coule une rivière

Article publié le 5 novembre 2014
Article publié le 5 novembre 2014

L'un des journalistes les plus connus de Grèce, Stavros Theodorakis, vient de se lancer dans la politique en créant La Rivière, le parti phare du moment chez les Héllènes. Européisme et transversalisme font partie de ses signes distinctifs mais les critiques et sceptiques n'épargnent pas pour autant son soi-disant discours novateur. 

Stavros Theodorakis n'est pas un leader politique comme les autres. Il porte des tee-shirts, a un sac à dos et c'est à bicyclette qu'il affronte les bouchons infernaux d'Athènes. Quant à son attitude devant les caméras, elle est plus que détendue, sans doute grâce à sa longue carrière de journaliste télé. Cet homme, c'est le leader de Το Ποτάμι (To Potami, La Rivière en français), le parti le plus récent de la scène politique grecque et la formation qui a réussi l'exploit de réunir en seulement trois mois 6,6% des votes aux élections européennes de mai dernier.

« Aucun homme politique de formation »

L'arrivée de la crise financière, dont la Grèce a particulièrement souffert, a donné naissance à de nombreux partis de tous horizons et idéologies dont la disparition a été aussi rapide que la création. « To Potami est arrivé plus tard,  commente Angelikí Berbilini, journaliste politique pour l'hebdomadaire Athens Voice, et il en est venu à se disputer les votes des électeurs centre-gauche, rendus orphelins par l'effrondement du PASOK, avec le parti radical de gauche Syriza. »

Qu'un nouveau parti rencontre un tel succès a de quoi surprendre quand on sait que depuis 1974 et la chute de la dictature militaire, la Grèce a vécu l'alternance entre le PASOK (social-démocrate) et Nouvelle Démocratie (démocrate-chrétien), ce qui a contribué à l'émergence d'une caste politique. Un exemple : en 40 ans de démocratie, le pays a passé 24 ans avec au pouvoir, un premier ministre dont le nom était Papandreou ou Karamanlis. To Potami veut changer cela en recrutant des gens hors de la classe politique. « Les gens de To Potami c'est la crème du pays : professeurs, scientifiques, artistes, athlètes ... Il n'y a aucun homme politique de formation ! », remarque  Dimitris Fyssas, un autre journaliste d'Athens Voice. « Ils n'ont pas de casseroles derrière eux, et plus important encore, chacun parle de sa spécialité à lui. »

Cependant, il y a des gens pour qui ce renouvellement de noms ne garantit rien de concret. « Le problème ne vient pas des gens, mais du système en lui-même et des institutions », affirme Mary Karatza de Place Identity, un bureau d'études qui réfléchit à de nouvelles façons de rendre la prise de décisions plus participative. « Les gens de To Potami me déçoivent quand ils disent "nous sommes les gentils, eux sont les méchants". Le problème ne se résume pas à remplacer des personnes contre d'autres qui sont sensées être meilleures, c'est tout le système qu'il faut changer. » Et pour Karatza, le coeur du problème reste la Constitution grecque de 1975, qu'elle considère comme un texte vide et facilement manipulable par le gouvernement. « Theodorakis doit être courageux et aborder la question d'une nouvelle Constitution, nous en avons besoin. Elle ne fait que perpétuer le manque de transparence et empêche la société d'évoluer dans le bon sens. »

Flou politique 

Pour autant, tout le monde ne critique pas Theodorakis et son parti à Place Identity. Stephania Xydia, l'autre moitié du projet, est elle conquise par ce dernier. « J'apprécie Theodorakis pour deux raisons : la première parce qu'il a parcouru toute la Grèce pour aller à la rencontre du peuple, la deuxième parce qu'il pose les bonnes questions. » Et ce ne sont pas les journalistes d'Athens Voice qui vont dire le contraire, pour eux le succès électoral du parti tient en grande partie au charisme de Stavros Theodorakis. « Theodorakis est le créateur, c'est par lui que tout a commencé », commente Fyssas, et c'est grâce à sa renommée que le parti perdure.

Quand on arrive au bureau du parti, on pourrait croire qu'on a poussé la porte d'un espace de co-working avec des bureaux partagés par plusieurs personnes équipées d'ordinateurs portables. Je suis reçu par Lina Papadaki, l'attachée de presse, qui a déjà travaillé avec Theodorakis quand il était journaliste. « Il y a quelques années, nous avons décidé de  réaliser des petits documentaires sur des questions de société et c'est le fait d'entendre toutes ces histoires, qui nous a donné l'idée de créer le parti » - me raconte-t-elle par dessus le brouhaha du bureau. « Stravos s'est rendu compte que les gens voulaient plus que ça. »  C'est pile à ce moment qu'il passe dans le bureau du parti, toujours vêtu d'un tee shirt,  que je rencontre enfin en chair et en os, celui dont tout le monde me parle : Stavros Theodorakis. Oui, on peut porter un tee-shirt et un sac-à-dos et être un leader politique, sans pour autant oublier de saluer le journaliste étranger venu comprendre comment lui et son équipe ont pu devenir la révélation de la scène politique grecque. 

« Lutter contre les forces du mal »

Rodis Sabbakis fait partie des jeunes membres de l'équipe. C'est l'ancien sous-directeur de campagne de Giannis Boutaris, le populaire maire de Thessalonique, seconde ville du pays, et soutien public de la nouvelle formation politique. L'une des premières choses qu'il remarque au sujet du parti, c'est la bonne ambiance qui y règne et pour appuyer son argument et montrer que chacun s'habille comme il veut, il me montre son short. Rodis semble fier de travailler pour Το Ποτάμι un parti qui, selon lui, combine les idées sociodémocrates sans se positionner à droite ou à gauche. Quand je lui parle du rejet qu'a reçu le parti à cause de ce flou politique, il me répond que c'est logique. « C'est compréhensible, mais pour être honnête c'est plus facile de se créer une identité sous les attaques des autres. » Il termine en ajoutant « au Parlement européen, nous avons adhéré au groupe des Socialistes et Démocrates, cela en dit long sur notre positionnement. » En effet, les deux députés du parti ont adhéré au groupe socialiste en tant que membres indépendants et le parti a été salué par le candidat à la Présidence de la Commission du Parti Socialiste Européen, Martin Schulz, qui a décrit le parti comme « progressiste, sérieux et pro-européen » et comme « participant à la lutte contre les forces du mal ».

Des forces du mal que Schulz ne peut nommer mais qui se manifestent dans la rue. À se promener dans les rues d'Athènes, on se croirait dans un musée de posters et de graffitis à caractère politique. L'un d'eux, signé d'un groupe d'extrême gauche appelé AKEP, compare To Potami aux partis majoritaires Nouvelle Démocratie et PASOK, affirmant qu'il s'agit des trois branches d'un même arbre. « Pour nous, une partie du système est mauvaise, déclare Rodis quand je lui montre la photo. Mais ce genre de choses prouve que ce que nous faisons marche, on nous considère désormais comme faisant partie du système. »

Les sondages aussi leur donnent de l'espoir. Après avoir obtenu 6,6% aux élections européennes en mai, ils obtiendraient aujourd'hui 9,5% selon le récent sondage de la prestigieuse entreprise démographique Public Issue, de quoi dépasser Aube Dorée et s'emparer de la troisième place. « Si l'élection avait lieu demain, nous serions prêts à nous présenter, sans l'ombre d'un doute », m'indiquent Lina Papadaki et Rodis Sabbakis. La rédaction d'Athens Voice confirme : « Ils auront du succès aux élections, commente Dimitris Fyssas. Après, soit tout restera comme avant, soit To Potami sera l'élément déclencheur d'un grand changement en Grèce. » Ne reste plus qu'à attendre que le gouvernement du premier ministre, Antonis Samaras, décide de convoquer des élections, sans doute au printemps 2015, pour voir si cette rivière claire, transparente et bien dirigée peut vraiment inonder les eaux troubles d'une société en voie de radicalisation.

CET ARTICLE FAIT PARTIE D'UN DOSSIER SPÉCIAL CONSACRÉ A ATHÈNES DANS LE CADRE DU PROJET  EU-IN-MOTION, LANCÉ PAR CAFÉBABEL AVEC LE SOUTIEN DU PARLEMENT EUROPÉEN ET DE LA FONDATION HIPPOCRÈNE.