Politique

Pierre Henry : « La Vieille Europe renvoie ses réfugiés vers les pays périphériques »

Article publié le 26 mai 2008
Article publié le 26 mai 2008
Sarkozy élabore son pacte européen sur l'immigration. En Europe, les demandes d'asile sont passées de 424 000 à 192 000 en un an. Interview avec Pierre Henry, directeur de l’association France Terre d’asile.

En juillet, la France prendra les rênes de la présidence de l'Union européenne et a annoncé clairement sa priorité : obtenir un accord sur l'immigration, un pacte dont rêve Nicolas Sarkozy. Par ailleurs, en mai 2008, les eurodéputés se sont mis d'accord avec les membres du Conseil de l’UE pour rallonger à 18 mois la période maximum de détention des immigrés en situation irrégulière avant de les rapatrier dans leur pays d'origine. Une mesure qui vise à décourager de façon massive les demandeurs d'asile. L’association France Terre d’Asile a été créée en 1971 pour protéger et aider les réfugiés et demandeurs d'asile dans leurs démarches, notamment administratives. Rencontre avec Pierre Henry, son directeur.

L'urticaire européenne grandit

Pierre Henry, président de France Terre d'Asile Qui a dit que l'Europe est allergique aux réfugiés ? En 2000, on a enregistré 424 000 demandes d'asile dans les pays de l'UE, alors qu'en 2006 seulement 192 000. « Cependant, le nombre de conflits n'a pas diminué dans le monde, affirme Pierre Henry. Il est clair que l'Europe s'est refermée à la suite des attentats du 11 septembre, et elle durcit sa législation pour répondre à la préoccupation sécuritaire ambiante », souligne-t-il critiquant la France, qui a reçu en 2006, 40 % des demandes d'asile en moins par rapport à 2005. La France tient la deuxième place en termes de demandes d’asile en Europe.

Ce qui l'inquiète encore plus c'est « l'instrumentalisation de la question de l'immigration par la société », qui agite la trinité « de la peur de l'invasion, de l'insécurité et de l'islam ». Une réalité qui s'est manifestée durant les campagnes électorales des deux dernières élections importantes en Europe - en Espagne et en Italie - où les partis italiens de droite réclamaient des mesures pour freiner l'immigration, ou des tests d'adaptation culturelle pour les étrangers réclamés par le Parti populaire espagnol. « Je me souviens qu'en 1990 et 1991, lorsque l'Allemagne a connu une augmentation de réfugiés des Balkans, il y a eu une recrudescence de la xénophobie. »

Il n'y a pas de bons ni de mauvais élèves

« Il est clair que la Pologne et la Grèce n'ont pas de politique en faveur de l'accueil des étrangers, mais je n'aime pas parler de façon simpliste de bons ou de mauvais élèves en Europe », admet Pierre Henry. Et il est vrai que la Grèce a beaucoup augmenté le nombre de demandes d'asile (+ 35 % en 2006). « Il y a de moins en moins de demandes dans les pays de la « vieille Europe », qui s'abrite derrière le Règlement de Dublin (qui exige que les demandeurs d'asile fassent leurs démarches dans le pays par lequel ils sont entrés dans l'UE, ndlr) et renvoient les réfugiés vers les pays périphériques de l'UE qui ont moins de moyens, de tradition ou, qui sait, de volonté d'accueil.»

« Pour moi, ajoute-t-il, les mauvais élèves sont ceux qui ont une vision libérale et réductrice de l'Europe ». Mais pourtant, les chiffres parlent : le Royaume-Uni est le pays qui a accueilli le plus de réfugié en 2006, suivi par la France et la Suède. Chypre, avec six demandes pour 1000 habitants, bat le record relatif laissant loin derrière la moyenne européenne de 0,4 demandes, selon Eurostat. L'Espagne, avec 0,1 demandes (sur 1000), ne paraît pas être à la hauteur.

Comment l’UE doit faire

« Certains gouvernements européens ont fait de l'immigration un débat de politique intérieure, sans tenir compte du fait qu'avec la mondialisation, le problème est planétaire et non pas national », ajoute le président de France Terre d’Asile. Il rappelle non sans raison la crise alimentaire mondiale qui se profile à l'horizon à cause de la hausse du prix des aliments de base et la disparition des cultivateurs et des éleveurs autochtones en Afrique. « Je souhaite vraiment que la politique de l'immigration soit menée au niveau européen, mais je crains qu'elle se fasse selon le plus petit dénominateur commun. Pour éviter cela, cette politique européenne ne doit pas être menée de façon bureaucratique par la Commission, qui va se retrouver aux prises avec les égoïsmes nationaux, mais elle doit inclure des organisations comme la nôtre pour que la construction européenne ait un sens pour la société civile. En 2003, l'Union Européenne s'est mis d'accord pour financer Frontex, le programme de surveillance policière des frontières. Pourquoi ne pas faire la même chose pour l'accueil aux frontières ? »

Le pacte de Sarkozy

« Les 12 et 13 juin prochains, nous organisons à Paris un colloque international autour du Pacte européen sur l'immigration que propose Sarkozy, annonce Pierre Henry. Dans l'immédiat, la France souhaite rejeter le principe de régularisations massives. Peu importe qu'elles soient massives, ce qui compte c'est selon quel critère on régularise. Celui de l'emploi me paraît correct. »

Les immigrés les plus mal traités ? Sans aucun doute les Irakiens : « Il y a 2 millions de réfugiés irakiens dans le monde et l'Europe n'en accueille que 40 000 », souligne-t-il. Les gitans ne s'en sortent pas mieux, surtout quand on voit ce paradoxe qui fait que les demandeurs d'asile originaires des Balkans obtiennent bien plus facilement cet asile que ceux qui sont originaires de Roumanie ou de Bulgarie, tout deux membres de l'Union européenne.