Politique

Pakistan : Islamabad voit rouge

Article publié le 14 septembre 2007
Article publié le 14 septembre 2007
Alors que des élections doivent prochainement se dérouler au Pakistan, l’actuel Président Musharraf est affaibli par les dix jours de siège de la ‘Mosquée rouge' d'Islamabad par des fondamentalistes armés en juillet dernier.

Le jeune chauffeur est perdu. Dans la chaleur étouffante du mois d’août et le trafic de la capitale pakistanaise, une file de taxis ondule vers la colline Margalla dont les contours sombres se détachent sur l’horizon. Des indications bleues et blanches sur la route balisent le cœur d’Islamabad, elles indiquent la mosquée Faisal pour les touristes et le célèbre quartier commerçant, connu sous le nom de ‘zone bleue’. Mais lorsque l'on se hasarde à demander directement la Mosquée rouge, les visages se ferment.

Le ‘Lal Masjid’ (la Mosquée rouge), construite lors de la dictature militaire du chef islamiste, le général Mohammed Zia-UI-Haq, n’est pas un lieu pour les touristes de passage. Entre le 3 et le 10 juillet, des militants armés pro-Talibans ont envahi le lieu de culte et se sont emparés des ‘madrasas’ [écoles coraniques]. Le siège a fait office de protestation contre l’actuel président et chef des armées, le général Pervez Musharraf, qui avait pris le pouvoir en 1999 lors d’un coup d’état militaire.

Un mois plus tard, les Pakistanais sont toujours en train d’essayer de mesurer l’ampleur de la tragédie qui a fait plus de cent morts, dont de nombreux enfants, devenus des boucliers humains et des otages dans ‘Jamia Hafsa madrasa’ (séminaire de femmes). « Il est absolument impossible d’imposer la loi islamique (la charia) sur la capitale », considère Ashfaq Raja, la première secrétaire du Parti du peuple pakistanais, libéral et laïc, parti de l’ancien Premier ministre Benazir Bhutto.

Le contrôle et le silence

La 'Mosquée rouge' semble intacte bien que sérieusement meurtrie mais sa moitié inférieure a perdu sa couleur carmin. Le plus important bazar du quartier, ‘Aabpara’, est enseveli sous des briques et des pierres. Un immense désert béant, entrecoupé de postes de contrôle militaires, s’étend jusqu’au flanc gauche de la mosquée, là où la madrasa a été complètement détruite.

Des policiers se cachent derrière des sacs de sable, en amont de fils barbelés. De chaque côté de la rue Lal Masjid, séparée par l’entrée de la mosquée, des factions armées font le guet, lançant des regards mauvais aux passants.

« C’est là que les enfants de ces femmes sont morts,» lance une femme, ignorant un officier qui s’agite frénétiquement un peu plus loin pour lui signaler qu’elle n’a rien à faire ici. « Même un mois après, certains continuent à trouver des restes de mains, de pieds, de nattes de petites filles ainsi que des fragments de Coran dans les décombres », affirme aussi un chauffeur de taxi d’Attok, qui a sillonné les rues d’Islamabad et de Rawalpindi pendant quarante-sept ans.

«Les cadavres n’ont même pas été évacués après le massacre ». Raja décrit comment, plusieurs semaines après le massacre, des restes sanglants ont encore été découverts à l’intérieur de la mosquée, lors de la prière du vendredi. «Les soldats de l’armée pakistanaise n’ont pas hésité à tuer un enfant qui n’avait pas sept ans lorsqu’ils ont pris d’assaut la mosquée pour expulser les extrémistes ».

Le parti extrémiste

Au marché noir d'Islamabad, on peut trouver sous le manteau une vidéo de 18 minutes sur le parti des extrémistes pro-talibans responsables du massacre de la Mosquée rouge. ‘Allah-hu-akbar allah’ : le film débute avec un appel à la prière. Sur la bande, on aperçoit les coupoles et les minarets de la mosquée, filmée en trois perspectives. La date de la vidéo indique en clignotant ‘7 juillet 2007’, soit près de cinq jours après la révolte contre la loi présidentielle relative à la prostitution et aux enseignes commerciales vendant des produits en provenance de Bollywood.

Le son d’un tir de pistolet crible soudain de balles l’image des protagonistes. Musharraf et le président américain, George W. Bush, se serrent la main. Surgit le visage ensanglanté d’un imam mort, la bouche béante déformée par une grimace ; une fille vêtue d’une burka ; et un libellé ‘Près de dix-sept millions d’étudiants se rendent dans les madrasas du Pakistan’.

« Lorsque le drame s’est produit, j’étais venu tôt le matin à la madrasa pour lire le Coran », prononce, dans une interview, la voix stridente d’une étudiante qui se trouvait dans la mosquée lors de l’assaut. « J’ai essayé de récupérer les cadavres de mes amis. Mes mains avaient la couleur pourpre du sang. »

Lorsque cesse la voix perçante, l’image s’élargit sur une figure derrière elle, recouverte de noire. Ses mains nues s’agitent en même temps qu’elle hurle et gesticule. Beaucoup d’étudiants des madrasas d’Islamabad, parfois même les enfants des riches officiers de l’armée, ont brandi des bâtons durant l’assaut, d’autres dissimulaient leurs armes devant les leaders des militants.

J’avais déjà eu l’occasion de rencontrer des étudiants des madrasas, également en milieu rural : j’ai toujours eu du mal à concevoir que le fanatisme puisse surgir avec une telle vigueur. Dans la campagne pakistanaise, dès 12 ans, la plupart de ces étudiants apprenaient par coeur des passages du Coran.

Loin d'Islamabad, dans le village montagnard de Abbotabad, au départ de la longue route nationale ‘Karakoram’ menant en Chine, Rabia est incapable de me montrer ne serait-ce qu’une seule photo du mariage de ses parents. Elle les a toutes brûlées.

Les photos de sa famille pas davantage que les représentations du prophète Mahomet ne doivent exister. « A quoi bon aller dans une madrasa, à quoi bon étudier ces textes si je ne les observe pas dans la pratique ? », dit-elle.

Un avenir juste et libre

En m’éloignant de la mosquée, je vois soudain une symbolique écharpe blanche flotter au dessus d’une affiche électorale. L’échéance se rapproche. Le 15 septembre, l’ancien Premier ministre, Bennazir Bhutto, annonçait son retour d’un exil londonien qui aura duré sept ans. La frénésie médiatique qui s’est déchaîné autour de l’« accord de partage du pouvoir » avec le Président Musharraf signifie que si des élections générales sont tenues fin décembre, Bhutto recouvrera probablement un poste de Premier ministre et Musharraf sera reconduit comme président, mais non comme chef des armées.

Le 10 septembre, Musharraf a pourtant de nouveau ré-expulsé son rival, l’ancien Premier ministre Nawaz Sharif -dirigeant de l’Alliance démocratique islamique- en Arabie Saoudite. On peut craindre que la politique du ‘coucou’ ne se prolonge un long moment dans les affaires intérieures pakistanaises. De leur côté, les Etats-Unis sont eux passé à la vitesse supérieure : une commission d’observateurs pour les prochaines élections pakistanaises vient d’être mis en place.