Politique

Old Continent : « l'UE n'est pas un super-héros »

Article publié le 8 janvier 2014
Article publié le 8 janvier 2014

La stratégie de communication de l’UE ? « Inefficace » . Le chômage ? « Ce n’est pas une prérogative communautaire.»  Van Rompuy, Barroso? « C’est qui ? ». Gauthier Bas, fondateur de Old Continent, une agence de communication dont le siège se trouve à Bruxelles, nous parle de l’Europe, des institutions et des élections parlementaires européennes de 2014. Un mec « pas sexy » mais qui le sait.

Le vent glacé qui par­court les rues de Bruxelles en ce début du mois de dé­cembre dé­crit par­fai­te­ment la cha­leur qui émane des in­si­ti­tu­tions eu­ro­péennes tout au long de l’an­née. Dans la rue du Bailli, dans le quar­tier d’Ixelles, loin des ombres des bâ­ti­ments des tech­no­crates, der­rière une pe­tite porte de bois blanche, se cache l’agence de com­mu­ni­ca­tion Old Conti­nent. Spé­cia­li­sée en « Bran­ding Eu­rope », comme l’an­nonce leur site in­ter­net, elle consi­ti­tue un avant poste pour qui pense que l’Eu­ro­bubble est sur le point d’écla­ter, à moins qu’elle ne change ra­pi­de­ment sa stra­té­gie de com­mu­ni­ca­tion po­li­tique.

une as­su­rance pour l'eu­rope

Sep­tembre 2013, l’UE lance sa pre­mière vidéo pro­mo­tion­nelle pour les éléc­tions de 2014 :  une bande an­nonce de block­bus­ter dans le­quel des scènes de ca­tas­trophes se mêlent aux re­gards in­ter­ro­ga­tifs et aux sou­rires fa­çons happy end. Char­lé­lie Jour­dan (30 ans) et Gau­thier Bas (28 ans) - les deux as­so­ciés qui ont fondé Old Conti­nent en avril der­nier - ne l’ont même pas en­core vi­sionnée qu’ils ont déjà un avis bien tran­ché. « Ok, la beauté des images est in­dis­cu­table, et tech­ni­que­ment il n’y a rien à dire... Mais sin­cè­re­ment, cette vidéo me fait le même effet que si quel­qu’un es­sayait de me vendre une as­su­rance dans la rue ! Je ne com­prends pas pour­quoi l’UE es­saie de se vendre comme un super héros », af­firme Gau­thier en bu­vant son thé. Nous sommes assis dans le salon, situé à côté de la salle d’opé­ra­tions de l’agence. Der­rière la porte, 3 or­di­na­teurs et tapis de sou­ris aux cou­leurs eu­ro­péennes. La lu­mière est ta­mi­sée et le froid poi­gnant de la ca­pi­tale belge n’est plus qu’un sou­ve­nir. Quel mes­sage ex­pri­me­riez-vous pour convaincre les ci­toyens d'al­ler voter pour les élec­tions par­le­men­taires ? « Nous, on n'est pas sexy, et on le sait, mais au moins on fait des choses utiles ! Si tu veux ras­sem­bler les ci­toyens, tu as be­soin de 2 élé­ments : la trans­pa­rence et l’hon­nê­teté ». Sitôt dit, sitôt fait : Old Conti­nent réa­lise une vidéo sa­ti­rique qui pa­ro­die la vidéo of­fi­cielle. Ré­sul­tat ? Les in­s­ti­tu­tions les re­mer­cient et bon nombre de cols blancs dé­crochent leur té­lé­phone pour ad­mettre qu’ils ont rai­son.  « Au fond, on les aide gra­tui­te­ment », af­firme Gau­thier qui rit sous cape. Mais alors pour­quoi le Par­le­ment, la Com­mis­sion et le Conseil eu­ro­péen ne changent-ils pas de stra­té­gie et conti­nuent-ils à pas­ser pour des or­ganes tech­no­crates ? « Au sein des ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes se trouve un tel nombre de ni­veaux de dé­ci­sion que l’in­no­va­tion y est im­pos­sible », af­firme-t-il avec un air de sa­chant.

Van ROm­puy & co.

Contrai­re­ment aux ap­pa­rences, Gau­thier ne voit pas l’UE d’un oeil mau­vais. Il n’a ja­mais pris part à des mou­ve­ments ré­vo­lu­tion­naires, et n’a pas non plus lancé des oeufs à Bar­roso lors de sa vi­site à Liège. Pa­ra­doxa­le­ment, il a un look de cadre à la Poste. Che­mise blanche et pan­ta­lon bleu foncé, ce jeune homme dans la ving­taine pos­sède un par­cours sans faille : études eu­ro­péennes, Eras­mus à Prague -  là où il ren­con­trera son as­so­cié, Char­lé­lie - et mas­ter à Stras­bourg.  Puis, un stage à la Di­rec­tion gé­né­rale de la Com­mu­ni­ca­tion de la Com­mis­sion eu­ro­péenne, suivi d’un job en tant qu’as­sis­tant par­le­men­taire. Pour­quoi tout aban­don­ner ? La jour­née portes ou­vertes au Par­le­ment eu­ro­péen a changé la donne. Pour cet évè­ne­ment, l’ins­ti­tu­tion dé­cide de fi­nan­cer la pro­duc­tion d’une série de t-shirts à but pro­mo­tion­nel. Il s’em­presse de dire qu’il « ne les au­rait ja­mais por­tés après l’évè­ne­ment. Le look a une cer­taine im­por­tance ». Un concept simple, mais im­pos­sible à in­cul­quer à Van Rom­puy & Co. Lorsque je lui de­mande quel re­pré­sen­tant des 3 ins­ti­tu­tions - Com­mis­sion, Par­le­ment ou Conseil - uti­lise la pire stra­té­gie de com­mu­ni­ca­tion, il ré­pond avec sar­casme :  « Pour­quoi, tu les as déjà en­tendu com­mu­ni­quer, toi ? »

L'Eu­ro­pe ne com­bat pas le chô­mage

Blague à part, Char­lé­lie et Gau­thier ne crachent pas dans la soupe. Leurs ser­vices, c’est jus­te­ment aux or­ga­ni­sa­tions ba­sées à Bruxelles qu’ils les vendent : des lob­bys aux syn­di­cats, en pas­sant par les ins­ti­tu­tions. Pour­tant, s’ils ont dé­cidé de faire une vidéo qui pro­meut les élec­tions sans être ré­mu­né­rés, c’est uni­que­ment par pas­sion. Com­prendre : l’Eu­rope, ils y croient vrai­ment. « L’UE est un des centres de pou­voir les plus trans­pa­rents qui existent au­jour­d’hui. Tu peux trou­ver tous les do­cu­ments dont tu as be­soin en ligne, af­firme-t-il sé­rieu­se­ment avant de ren­ché­rir, le pro­blème, c’est l’ab­sence d’hôn­ne­teté ». Venir à bout du chô­mage des jeunes ? Vaincre les pro­blèmes so­ciaux ? « C’est des conne­ries ! Quand l’UE pro­met des so­lu­tions, c’est à tort et à tra­vers. Son rôle est de créer un mar­ché unique afin d’évi­ter que les ten­sions éco­nom­iquse se trans­forment en ca­tas­trophes mon­diales. » Pour Gau­thier, le vi­sage po­li­tique de l’Eu­rope se dé­voile lors des prises de dé­ci­sion au sujet de la ré­gu­la­tion du mar­ché, mais pas dans les faits. « Des dif­fi­cul­tés tech­niques, avec des consé­quences po­li­tiques », af­firme-t-il.

Le 25 mai 2014 nous se­rons ame­nés à voter lors des élec­tions eu­ro­péennes, et le di­ri­geant de Old Conti­nent ne semble pas très se­rein. « Si tu n’im­pliques pas les ci­toyens, les seuls qui iront voter se­ront ceux qui dé­testent l’Eu­rope », af­firme-t-il. Ses yeux se plissent et lui donnent un air de défi. Il ajoute: « L’Eu­rope risque d’être dé­truite par le vote des ex­tré­mistes. Notre contri­bu­tion a pour but de don­ner envie à tout le monde d’al­ler voter pour ne pas lais­ser d’autres per­onnes dé­ci­der à leur place. » Le dis­cours de Gau­thier est plu­tôt in­ha­bi­tuel, il mêle dé­cep­tion, réa­lisme, désir d’ac­tion et conscience po­li­tique. Avant de me dire au re­voir, il me ra­conte l’his­toire de sa fa­mille. Son ar­rière grand-mère est née en Al­sace, et entre 1870 et 1945, entre la guerre, l'Oc­cu­pa­tion et la Li­bé­ra­tion, elle a changé 5 fois de na­tio­na­lité. Au final, elle ne se sen­tait pro­ba­ble­ment ni al­le­mande, ni fran­çaise, mais  « seule­ment » eu­ro­péenne. Pour Gau­thier, cela re­vient au même.

Tous pro­pos re­cueillis par A.D.R, à Bruxelles.