Politique

Nouvelle germanophobie en Europe : Merkel est cette histoire ?

Article publié le 6 décembre 2011
Article publié le 6 décembre 2011
Les voix contre l´inaction de la chancelière allemande dans la crise de l'euro et l'émergence d'une Europe « trop allemande » retentissent de plus en plus fort. Et deviennent de plus en plus virulentes.

« Europe allemande ». Voilà le nom du spectre qui hante le Vieux Continent. Outre-Manche, Nigel Farage, homme politique de la droite populiste (UKIP), se déchaîne contre une « Europe dominée par l´Allemagne ». D´après le Daily Telegraph, l´Allemagne serait en train de vouloir « reconquérir » l´Europe. En France, un ministre s´échauffe contre cette Allemagne qui domine tout. Soit une autre tempête contre la volonté allemande de s´imposer comme le leader européen.

D'où surgit subitement cette germanophobie ? De fait, c´est le rôle clé de l´Allemagne au sein de l´UE qui est au cœur du débat. Cette fonction motrice qu'elle endosse et qu'elle doit assumer : seule l´Allemagne serait suffisamment solide financièrement pour tenir la main aux pays européens endettés. C´est la raison pour laquelle le sort de l´euro, son sauvetage et au pire des cas son naufrage, est perçu comme étant entre les mains des Allemands. Ce n´est que récemment encore que Radoslaw Sikorski, ministre des Affaires étrangères polonais, a exhorté le gouvernement allemand à prendre les choses en main concernant les réformes européennes afin d’éviter l´effondrement de la zone euro.

« Bienvenue dans le quatrième Reich. »

Problème numéro un : en contrepartie d´une aide financière plus soutenue, Merkel exige un contrôle des systèmes économiques nationaux plus conséquent. Ce qui évoque chez plus d'un, les aspirations nazies du passé. Comme le Daily Telegraph : « Là où Hitler avait échoué à conquérir l´Europe par la voie militaire, les Allemands modernes prennent la relève à l´aide du commerce et de la discipline financière. Bienvenue dans le quatrième Reich. »

Charabia populiste – y compris en Allemagne

En ce qui concerne la Grande-Bretagne, la « délicatesse » de Volker Kauder, chef du groupe parlementaire conservateur allemand (CDU), aura contribué à envenimer la situation, lorsqu'au mois de février, il avait bouclé sa critique d'un supposé égoïsme britannique sur un « désormais on parle allemand en Europe ». Les médias britanniques étaient alors montés au créneau, en tête de file, le Daily Mail, qui publia cette phrase en Une, lui accolant une référence à Joseph Goebbels, ministre de la propagande nazie. Mais qui vit dans une maison de verre, ne devrait pas jeter de pierre. En effet, les commentateurs allemands ne mâchent pas toujours leurs mots non plus. Sur le blog Sprengsatz, on lit même qu'ils se comporteraient comme des « éléphants dans la boutique de porcelaine européenne. »

Lire aussi sur cafebabel.com : « Désamour entre la Grèce et l’Allemagne : « Merkel toi-même ! »»

Dès lors, il n'est pas étonnant que les critiques envers l'Allemagne pullulent à l'échelle européenne. En Grèce, ancienne victime de l´occupation nazie, les journalistes sont allés jusqu'à rebaptiser Horst Reichenbach, haut fonctionnaire de l´UE (président de la Task Force chargée de la Grèce, ndlr.) en « Troisième Reichenbach » et à intituler des photos de son bureau « Nouvelle centrale de la Gestapo ». Les Grecs manifestent aussi régulièrement en uniforme nazi contre ce qu'ils perçoivent être une imposition allemande. Quant au quotidien espagnol ABC, celui-ci casse du sucre sur le dos de Merkel : la chancelière aurait « à peu près la même vision de l´UE dans six mois que celle d´un chômeur espagnol, d´un agriculteur grec, d´une femme au foyer danoise ou d´un tourneur chez Daimler-Benz ». Selon la revue économique italienne Il Sole, l´Allemagne est en train de s´encloîtrer dans une « tour d´ivoire ». Le journal roumain Dilema veche a pour sa part décerné un Oscar à Merkozy dans la catégorie meilleurs protagonistes du film d´horreur 2011 « Odyssée budgétaire ». Et même en Allemagne, Merkel est tancée dans ses propres rangs.

La stratégie de la chancelière peut effectivement paraître impitoyable aux yeux des autres pays membres européens : Merkel ne songe-t-elle qu'à ses propres intérêts, alors que les autres États-membres et l´euro risquent de sombrer ? Pour sûr, la ligne dure engagée par Merkel ne va pas sans risques politiques : la division de l'Union monétaire, puis de l'UE (de tels scénarios chaotiques sont déjà largement envisagés par les courtiers). Les États de l'UE, eux, craignent la perte de leur souveraineté et la résurrection d´une Allemagne nazie.

Quand le passé rattrape l´Allemagne...

Actuellement, l'Allemagne détient le rôle du bouc émissaire européen. Certains lecteurs français et britanniques critiquent la réaction de leurs pays respectifs qui imputeraient à l'Allemagne la responsabilité d´erreurs qui sont pourtant les leurs. D'après Boris Johnson, homme politique britannique de droite, « l´Allemagne se fait pousser dans un tel rôle du fait de sa puissance économique et de la nécessité politique ». Selon Joschka Fischer, ancien ministre des Affaires étrangères, l'Allemagne ne se trouve pas dans une situation de « win-win » mais de « can´t win », car : « Quand l´Allemagne agit, c´est la crainte d´une Allemagne qui domine qui émerge. Quand l´Allemagne n´agit pas, c´est la peur d´une Allemagne qui se détourne de l´Europe qui apparaît. »

En aucun cas pourtant Merkel cherche à tenir l'UE à l'écart de ses projets. Au contraire, selon sa conception, c'est la discipline financière qu'elle revendique qui est censée permettre le retour au calme des marchés et de stabiliser ainsi l'UE. Mais la chancelière souligne aussi que les États n´ont pas suffisamment concentré leurs efforts, quand ils ont vu que l'Allemagne distribuait de l´argent et que seule une Allemagne économiquement forte est capable de les aider. Dans un premier temps, la stratégie de Merkel avait d´ailleurs porté ses fruits : les États financièrement faibles se sont attaqués à leurs finances publiques, à la joie des marchés financiers. Jusqu'aux prochaines nouvelles catastrophiques.

Si l'Allemagne restait têtue et qu'elle continuait à accélérer le démantèlement de l´euro, l´avenir de l´Europe serait soit lugubre ou anéanti. Les hommes politiques français n´apportent que des nuances du sombre, parlant de « catastrophe » (Jacques Attali), de « mort par asphyxie » (Jean-Louis Bourlanges) ou encore de la « fin de la démocratie nationale » (Jacques Myard). L´unanimité règne cependant sur un point : l´Allemagne a son rôle à jouer dans l´avenir de l'Europe. Le quotidien français Le Monde voit même l'avenir du Vieux Continent comme étant entièrement entre les mains des Allemands. Toutefois, un point essentiel est complètement ignoré : à elle seule, l'Allemagne ne pourra pas sauver l´Europe.

Photos : Une (cc)Pentadact/flickr; Vidéo (cc)europarl/YouTube ; Montebourg (cc) general3gaulle/flickr