Politique

« Non » irlandais : la voix du peuple

Article publié le 7 août 2008
Article publié le 7 août 2008
Visite de courtoisie à Dublin, deux mois après le « non » au traité de Lisbonne. Les Irlandais semblent avoir été motivés par la méconnaissance du document et la peur du changement. Mais peut-être l’Europe n’a-t-elle pas suffisamment fait ses preuves ?

Les Irlandais ont les idées bien arrêtées quant à savoir pourquoi 862 415 d’entre eux ont voté « non » au traité de Lisbonne. Il suffit d’échanger quelques mots pour s’en convaincre : « la campagne du non était très bien organisée, il faut l’admettre », explique Clarinda Jacob, réceptionniste. Assise sur son canapé, elle ajoute : « Les partisans du oui, par contre, n’ont pas su expliquer pourquoi il fallait voter en faveur du Traité. » À côté d’elle se trouve son conjoint, Brian Noonan, employé dans une entreprise de climatisation : « Le traité est bien trop complexe. Même notre commissaire, Charlie McCreevy, a avoué qu’il n’avait pas réussi à le lire. »

(European commission)Tout le monde s’attend à un nouveau référendum, comme ce fut le cas en 2001 lorsque l’Irlande avait rejeté le traité de Nice, avant de l’approuver un an plus tard. Francesca Manunza, une trentenaire italienne expatriée à Dublin, se demande encore « combien ont compris pourquoi ils votaient... J’ai lu la brochure distribuée par la Commission en anglais et en gaélique, et c’était plutôt obscur. » Un avis largement partagé par la population, nombre de passants admettant volontiers n’avoir pas voté parce qu’ils ne comprenaient pas le sujet du référendum.

Perte de souveraineté et intrusion dans des thèmes tels que l’avortement, la neutralité militaire, l’immigration ou encore le nucléaire sont autant de thèmes qu’a su exploité le Sinn Féin, unique parti parlementaire en faveur du non, et l’association Libertas de Declan Ganley, cet entrepreneur qui se vante d’avoir lu le traité et de lutter pour une Europe plus démocratique et transparente.

Bavardages de campus

Université de Dublin, par une matinée pluvieuse typiquement irlandaise. Nous sommes accueillis par Daniel Thomas, le directeur de l’Institut européen de Dublin, principal centre de recherche national sur les thèmes de l’intégration ou de la gouvernance européenne. « Le traité de Lisbonne est innovant », affirme sans détour cet Américain de père français qui a travaillé au cœur des institutions européennes. « Le processus décisionnel est plus transparent et plus démocratique grâce à ce traité, d’où l’ironie qu’il soit justement rejeté par référendum. » Ben Tonra, directeur du Master de l’Institut, entre dans le bureau. Sous ses airs d’Irlandais typique, de l’aspect à l’accent, il se joint à la discussion : « Je trouve que le traité est un document timide, mais cela reste néanmoins un pas en avant. »

(Paul Watson/flickr)

Impossible de ne pas aborder la question de la perte de souveraineté, l’un des facteurs essentiels qui ont permis au non de l’emporter. « Les Irlandais sont conscients de ne pas avoir autant de poids que les Français, les Allemands, les Italiens ou les Anglais, continue Thomas, et le Traité semble diminuer encore l’influence de l’Irlande. » Pour Tonra, il ne faut pas oublier que « dans le domaine des sciences politiques, une théorie veut que les électeurs soient essentiellement conservateurs et préfèrent le statu quo : l’erreur fut de présenter le traité comme un grand changement. »

Une Europe sans Irlande ?

Il s’agirait donc d’un problème de communication ? « Pas seulement, explique Thomas, l’opposition au traité a également profité de la faible compréhension de ce qu’est l’Europe et ce qu’elle fait. L’Irlande n’est pas le seul pays dans ce cas, ce qui renforce les eurosceptiques. » Tonra poursuit : « Ajoutons à cela le manque de confiance. Nombre de personnes ne connaissent pas le processus législatif national, ni le rôle de leurs élus, mais ils considèrent que leur gouvernement national est légitime. Cette confiance fait défaut aux institutions européennes, notamment parce que de nombreux politiques accusent l’UE de tous les maux. »

«De nombreux politiques accusent l’UE de tous les maux »

A qui incombe-t-il de combler ce déficit démocratique ? « Les gouvernements des Etats membres doivent enseigner l’Europe aux citoyens comme ils enseignent leur propre histoire et leurs propres politiques nationales. Il suffirait de dire ‘voici la structure de votre gouvernement, et voici celle de l’UE où nos gouvernements travaillent’. Au lieu de cela, la législation européenne semble être quelque chose de lointain alors que nos gouvernements se sont battus pour ces lois. »

Décision au conseil européen du mois d’octobre

Pour autant, peut-on réellement envisager une UE sans Irlande ? « Techniquement, rien de nous en empêche, mais je crois que les Irlandais réfléchiraient à deux fois avant de quitter l’Union, affirme Thomas. Et pas seulement pour les fonds structurels que l’Irlande a reçu. D’autres éléments permettent d’expliquer la croissance économique de cette dernière décennie, à commencer par le fait que l’Irlande est le seul pays anglophone de la zone euro, ce qui a attiré de nombreux investisseurs américains. »

Tonra ajoute que « cette prise de position créerait un précédent problématique. Je pense que le scénario le plus plausible est que les 26 pays ratifient le traité et demandent des comptes à l’Irlande. » Il y a quelques années, les célèbres Irlandais de U2 chantaient : « Octobre, et des royaumes naissent, et des royaumes tombent, mais toi tu avances, et avances encore. » Le Conseil européen a pris cette chanson à la lettre et a décidé de renvoyer la décision au prochain sommet, prévu le 15 octobre prochain.