Politique

Nick Clegg, un europhile au seuil du 10 Downing street

Article publié le 4 mai 2010
Article publié le 4 mai 2010
Depuis 1918, le premier ministre britannique a toujours été travailliste ou conservateur. Rouge ou bleu. Le 6 mai 2010, les élections ne devaient rien changer au système bipartite, avec l'aide de la presse partisane de Robert Murdoch. C'était sans compter sur l'arrivée d'un candidat Libéral-Démocrate, propulsé grâce au premier débat télévisé jamais organisé au Royaume-Uni et au ras-le-bol citoyen.
Depuis, tout le Royaume est « d'accord avec Nick Clegg » !

Nick Clegg. Le nom est sur toutes les lèvres. Analystes et commentateurs évoquent déjà une Cleggmania. Le quotidien The Guardian l’a même surnommé le Barack Obama britannique. Une campagne Facebook en faveur du leader des Libéraux démocrates réunie 160 000 membres qui clament à qui veut l’entendre leur volonté de voir les libsdem entrer dans le prochain cabinet. Se référant aux couleurs de cette formation, la montée de ce parti minoritaire a été décrite comme une vague jaune et laisse l'issue du scrutin du 06 mai bien incertaine.

En mars dernier, Gordon Brown et David Cameron avaient pourtant obtenu de Nicolas Sarkozy un satisfecit les désignant bons élèves de l’Europe. Mais s’il en est un qui connaît Bruxelles, c’est avant tout Nick Clegg. Ne l’a-t-on pas vu dernièrement, à la conférence de l’ALDE (Alliance des Libéraux-démocrates au Parlement européen), photographié en compagnie du commissaire belge Karel De Gucht ?

Nick, un babélien qui s'ignore

Nick Clegg est bien éloigné du portait robot d’un futur premier ministre de Sa très Gracieuse Majesté. D’après les critères de notre site, il ferait plutôt figure de parfait babélien. En effet, marié à Miriam González Durántez, une avocate espagnole, dont il a eu trois enfants bilingues (Antonio, Alberto et Miguel ) l’homme qui parle couramment français, espagnol, allemand et néerlandais s’est illustré aussi comme moniteur de ski en Autriche, a étudié durant un certain temps au Collège de l’Europe à Bruges, avant de siéger en qualité de député au Parlement européen jusqu’en 2004... Où Il n’a pas manqué de déclarer que la Grande Bretagne était, selon lui, mûre pour l’euro !

Quand Robert Murdoch bat campagne

Fidèles à leur tradition, les grands titres de la presse britannique ont dès le début de la campagne prononcé un serment d’allégeance pour un des candidats. Par la voix de sa Trinité incarnée par The Sun, The Daily Telegraph et The Daily Mail, le magnat de la presse insulaire Rupert Murdoch a déjà prié le chef de file des conservateurs, David Cameron de débarrasser au plus vite le pays du Premier ministre en exercice... En somme, avec The Sun, rien de nouveau sous le soleil. La presse britannique est tout sauf impartiale. Quand, sous la conduite de John Major, les Tories décrochèrent une victoire inattendue en 1994, The Sun titrait sans la moindre honte une manchette devenue désormais célèbre : « C’est le Sun qui a décroché la timbale ! » Dans les colonnes du Guardian, pour dénoncer un tel état d’esprit, David Yelland (ancien éditeur du Sun) n’use pas de la langue de bois: « The Sun a toujours délibérément ignoré les Libéraux-démocrates. La combine consiste à s’allier au vainqueur pressenti afin de gagner les faveurs du futur premier ministre. Pourquoi alors courtiser un parti sans audience ? »

Un débat télévisé ruine la presse d'opinion

Mais, depuis que 9 millions 400 000 de personnes ont assisté le 15 avril dernier au premier débat télévisé à l’américaine jamais organisé au Royaume-Uni, les choses ont radicalement changées. Les téléspectateurs ont pu voir les dirigeants des trois grands partis en lice, arborant chacun une cravate aux couleurs de leur parti, s’affronter en direct et sur un pied d’égalité. Dans une surenchère de « Je suis d’accord avec vous Nick ! » redondants, David Cameron (cravate bleue) et Gordon Brown (cravate rouge) ont pour ainsi dire fait la part belle au représentant des Libéraux-démocrates, en cravate jaune et… à l’éloquence bien trempée. Il n’en fallut pas plus pour que le jour suivant des Tee-shirts « Je suis d’accord avec Nick Clegg » soient immédiatement mis en vente sur le marché, parodiant ainsi les « Je suis d’accord avec les déclarations de Nick » que les deux contradicteurs de ce dernier n’ont cessé d’égrener le soir du grand débat. Les sondages de popularité allaient aussitôt s’en ressentir.

Au terme du fameux débat, les sondeurs de la BBC plaçaient encore les Conservateurs en tête avec 41% des intentions de vote, suivis des Travaillistes recueillant pour leur part 32% des voix, puis des Libéraux-démocrates avec 18% des voix. Deux jours plus tard, les Libéraux-Démocrates faisaient un bond de 12%, dépassant ainsi le gouvernement travailliste sortant. Le 18 Avril, ils dépassaient les Conservateurs. Au soir du 21 Avril, Nick Clegg placé dans un premier temps à 300 contre 1, est pressenti vainqueur par tous les bookmakers du Royaume qui le donnent, pour finir, gagnant à 10 contre un. De quoi faire flipper la presse de droite !

Le groupe Murdoch a immédiatement contre-attaqué : « Insultes nazies proférées par Clegg contre la Grande Bretagne » s’écrie le Daily Mail. « Démocrate instable » affirme de son côté The Sun. À peine légèrement plus sobre dans ses insinuations que ses deux autres comparses, The Daily Telegraph laisse sous-entendre que « Les sommes versées par les donateurs du parti l’auraient été sur les comptes privés du leader des Libéraux-démocrates. », en omettant de préciser que Clegg avait ouvertement déclaré toutes les donations qui lui avaient été faites, que ce fut sur son compte privé ou non. Pendant ce temps, The Sun en profite pour ressortir un vieil article oublié dans lequel Nick Clegg confiait au tabloïd ses errements d’adolescent au cours d’un voyage d’échange scolaire en Allemagne, ou lui et ses camarades de classe avaient fait un salut nazi. D’après certaines sources bien informées, le soir du 21 Avril, James, le fils de Rupert Murdoch est entré furieux dans les bureaux de Simon Keiler, le rédacteur en chef de The Independent (quotidien non affilié à son groupe) en s’écriant : « Putain, à quoi jouez-vous ? » l’accusant au passage de ternir la réputation de son père avec des slogans tels que : « Il ne décidera pas de cette élection ! ». Dans les colonnes du Guardian, Yelland met ses lecteurs en garde: « Ne faites pas d’erreur ! Si Les Libéraux-démocrate gagnent les élections, pour la première fois depuis des décennies, Rupert Murdoch sera tenu à l’écart de la politique britannique. »

Pourquoi les britanniques en ont marre de la Politique

The magnat de la presse ne s'est jamais trompé sur le futur premier ministre... Jusqu'à maintenant ?Au fil des ans, la prédominance du système majoritaire à un tour semble avoir eu raison de la patience civique des électeurs britanniques. En 2005, alors qu’ils obtiennent le score pourtant le plus bas atteint par une majorité gouvernementale dans toute l’histoire de la Chambre des Communes, les Travaillistes du Labour raflent malgré tout la majorité absolue avec seulement 35% des voix. Bien que plus de la moitié des votants se soient alors prononcer contre le parti au pouvoir, leurs suffrages ne furent cependant pas pris en compte. Voilà ce dont les Britanniques sont fatigués. Selon l’indice en vigueur au Royaume Uni, la voix d’un électeur ne représente que 25% de son poids réel ! Les désavantages de ce système handicapent avant tout les petites formations comme les Libéraux-Démocrates. Ce qui explique pourquoi Nick Clegg a fait campagne pour une réforme du système électoral, plaidant, à l’instar des instances européennes, pour l’introduction d’une dose de proportionnelle. Bien qu’il soit fort probable que Nick Clegg ne devienne pas premier ministre le 6 Mai prochain, sa stratégie pourrait empêcher néanmoins une majorité absolue de se dessiner à Westminster. Ce qui serait une première dans les annales parlementaires du Royaume Uni. Les Libéraux-démocrates devenus alors nouveaux faiseurs de rois pourraient ainsi prêter leurs voix aux partisans d’une législation à laquelle ils seront favorables. Si les Etats-Unis ont enfin connu leur changement en 2008, on dirait que, soudain, que les électeurs britanniques veulent aussi connaître le leur.

Photos: Cameron, Brown et Clegg devenant "Européens": ©Downing Street, ©conservativeparty and ©Liberal Democrats on Flickr, et Rupert Murdoch vu d'une perspective espagnole ©by simplifica/ Flickr/ videos: ITV1 / itnnews/ Youtube