Politique

Néo-bourbons : les séparatistes réacs de Naples

Article publié le 29 octobre 2014
Article publié le 29 octobre 2014

Les Néo-bourbons italiens rêvent du temps du Royaume des Deux Siciles, lorsque les Bourbons régnaient sur Naples et que la ville était riche et renommée. Comme explication aux problèmes économiques actuels du sud de l'Italie, le nord est devenu leur bouc émissaire. Reportage dans le flou politique.

Lors d'une manifestation des Néo-Bourbons il y a quelques mois, Laura Noviello a voulu agiter le drapeau italien plutôt que le drapeau bourbon. L'initiative de la jeune femme n'a pas rencontré l'enthousiasme des Neo-Borbonici, un groupe de Naples aux tendances séparatistes qui s'appuie sur l'héritage historique du Royaume des Deux-Siciles. C'en fut trop pour la jeune femme de 17 ans qui tourna définitivement le dos au groupe. L'Italie est pour elle une nation. Après plus de 150 ans d'unité, on ne devrait même plus parler de scission.

D'étroites ruelles, des cordes à linge et des façades effritées surprennent les touristes qui viennent pour la première fois à Naples. La joyeuse agitation dans la troisième ville d'Italie n'a rien à voir avec les rues chics de Rome. Le mezzogiorno, comme on appelle aussi le sud de l'Italie, est pauvre et le taux de chômage y est élevé. Rares sont les jeunes gens qui croient encore pouvoir se construire une carrière ici. Laura Noviello est l'une des quelques personnes de son cercle d'amis qui souhaitent rester à Naples. Elle veut devenir archéologue à Pompei. « Mes amis pensent que je suis folle », dit-elle.

L'histoire de la région lui tient à coeur. Depuis toujours. C'est peut-être pour cela que la jeune napolitaine a d'abord atterri chez les Néo-Bourbons. Les gens du sud de l'Italie ne croient plus en l'avenir de leur pays, et selon elle, la raison tient avant tout à la méconnaissance de leur passé. Dans beaucoup de cas, l'historiographie italienne ne rend pas hommage à l'héritage du Sud. Lorsque Laura a commencé à s'intéresser à ce sujet, elle s'est joint aux Neo-Borbonici, un mouvement politique qui se place en opposition à l'État italien et qui rejette la responsabilité de la misère du sud sur le nord du pays, économiquement plus fort. Ils regrettent les beaux jours du Royaume des deux Siciles et considèrent la réunification de l'Italie en 1861 comme la plus grosse erreur dans l'Histoire de leur pays.

« Pauvres et opprimés »

En gros, ce serait beau si leur « Royaume de Naples » réapparaissait et pouvait se libérer du joug romain. Certes, il n'est pas nécessaire d'asseoir un roi sur le trône, mais on regrette l'« âge d'or », lorsque Naples était encore une ville riche avec une industrie forte. La fuite nostalgique dans le passé a, comme chacun sait, toujours été un remède miracle aux problèmes courants.

Alors que Gennaro de Crescenzo, le président du mouvement néo-bourbon,  commande un espresso dans un café prestigieux du coeur de Naples, au plafond en stuc et des ornements en or, il dit : « Si nous regardons les tendances du passé, le sud s'en sortirait aujourd'hui définitivement mieux sans le nord ». Il ne faut bien sûr pas prendre tout cela au premier degré. « La plupart des gens étaient pauvres et opprimés avant et après la réunification de l'Italie », riposte Enrico Rebeggiani, professeur d'économie à l'Université Federico II de Naples.

Des mouvements séparatistes comme les Neo-Borbonici seraient la conséquence de l'inactivité de la politique, qui ne réagirait nullement au taux de chômage croissant, à la pauvreté et aux tensions montantes entre nord et sud. « Nous avons maintenant un Premier ministre de gauche [Matteo Renzi, ndlr], qui n'est en fait qu'une version plus jeune de Berlusconi », dit-il. Beaucoup de citoyens du sud de l'Italie ne se sentaient pas représentés par le gouvernement à Rome. Plutôt que d'être actifs, les Italiennes et Italiens ont glissé dans la désaffection du politique, souvent louée.

Les Néo-Bourbons ne peuvent cependant pas être compris comme une réponse politique, car ils ne font preuve d'aucune ambition ni d'action. Ils aimeraient se savoir compris comme un mouvement culturel, même si un lien se tisse entre beaucoup de leurs revendications. Au café Gambrinus, le chef des Néo-Bourbons Crescenzo pose sur la table son livre publié en 2014 Il Sud. Dalla 'Borbonia felix' al carcere di Fenestrelle. Perché non sempre la Storia è come ce la raccontano (Le Sud. De la "Borbonia Felix" à la prison de Fenestrelle. Pourquoi l'Histoire n'est pas toujours comme on nous la raconte, ndlr). C'est avec des publications bien souvent idéalisées par la nostalgie comme celle-ci, avec des manifestations, des cérémonies et des cours à l'école que les Neo-Borbonici veulent renforcer le récit historique alternatif du passé de Naples.

Comme piquée par la tarentule

Cette exposition à orientation culturelle du mouvement fut d'abord pour Laura Noviello une raison suffisante de rejoindre les Néo-Bourbons. Elle a découvert sa passion pour les danses traditionnelles du sud comme la taranta, la tarantella, la pizzica et la tammurriata. Souvent pratiquées pieds nus, ces danses sont un symbole fort du lien étroit entre les danseurs et leur enracinement identitaire. Elles racontent l'histoire de femmes piquées par des araignées venimeuses. Pour guérir, elle dansent jusqu'à l'extase au son des tambourins.

« Ces danses regagnent aujourd'hui en popularité car elle sont un symbole de rébellion », explique Noviello. Une rébellion contre l'hyperaccentuation de nouvelles valeurs, la mondialisation et l'oubli des traditions. Autre constat : le gouvernement ne s'occupe pas suffisamment du sud. « Il n'y a pas d'unité. Nous sommes obligés d'aller travailler dans le nord. Mais ils ne reconnaissent pas notre main-d'oeuvre, alors que leurs industries marchent grâce à nos travailleurs », dit Laura.

C'est à peine surprenant de voir que ces tensions éveillent le souhait d'une séparation. Les Neo-Borbonici ne sont pas les seuls à penser y arriver mieux sans les autres. La Ligue du Nord, autre parti séparatiste italien, cherche toujours à faire comprendre qu'ils se débarrasseraient volontiers du sud. À côté des Néo-Bourbons, il y a au sud d'autres groupuscules moins importants, comme le mouvement autonomiste MpA ou la Sizilianische Allianz

Jusqu'alors, manquaient les réponses politiques sur les disparités nord-sud auxquelles l'Italie - comme beaucoup d'autres États européens - est confrontée. Ce n'est pas de petits mouvements comme les Néo-Bourbons que les réponses viendront. Car ils préfèrent maintenant s'occuper d'abord de choses importantes comme le boycott du Giro d'Italia 2015, l'équivalent italien du Tour de France. Comme le parcours se concentre trop sur le nord et le centre du pays,  il faudrait trouver des sponsors pour un « Tour des deux Siciles ». Car, selon Laure, le monde aime Naples, mais l'Italie la déteste.

Cet ar­ticle fait par­tie d'une édi­tion spé­ciale dé­diée à Naples et réa­li­sée dans le cadre du pro­jet Eu In Mo­tion lancé par ca­fé­ba­bel avec le sou­tien du par­le­ment eu­ro­péen et la fon­da­tion hip­po­crène. Retrouvez bien­tôt, tous les ar­ticles en cou­ver­ture du ma­ga­zine.